Quand l'arbre tombe entre deux chaises


Les systèmes agroforestiers intercalaires impliquent la cohabitation de rangées d’arbres et de cultures agricoles. Placé en contexte agricole, l’arbre n’est ni reconnu par les programmes forestiers, ni par les programmes agricoles. Portrait d’un orphelin politique.

Les enjeux environnementaux, sociaux et économiques auxquels sont confrontés l’agriculture et la foresterie imposent aux différents acteurs impliqués de revisiter les modèles de production actuellement utilisés dans ces secteurs. Parmi les alternatives envisagées, les systèmes agroforestiers intercalaires suscitent l’intérêt des chercheurs et de plus en plus d’agriculteurs aux quatre coins du Québec. Ces systèmes de production se caractérisent par l’introduction, dans les champs agricoles, de rangées d’arbres destinés à la production ligneuse ou à des productions non-ligneuses (fruits, noix, etc.). L’idée d’intégrer des rangées d’arbres dans les champs n’est pas particulièrement intuitive dans nos contextes de production. Au-delà de cette contrainte psychologique importante, il semble que l’environnement politique actuel complique également le développement de ces systèmes. En effet, à l’heure actuelle, l’arbre planté sur la parcelle agricole québécoise tombe littéralement entre deux chaises.

Profitant d’une ressource longtemps considérée inépuisable, le secteur forestier québécois a surtout orienté ses politiques vers l’exploitation des arbres en forêt (1). Aujourd’hui encore, en dépit du plaidoyer développé en faveur d’une intensification de la production ligneuse hors des écosystèmes forestiers (donc en plantation) (2), le Québec attend toujours une politique cohérente en la matière (3). Cela dit, des programmes de subvention existent néanmoins pour la production ligneuse en plantation. Les travaux de plantation, d’entretien et de récolte des plantations sont financés par le Ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs (MFFP) via les agences régionales de mise en valeur des forêts privées, et plusieurs pépinières publiques fournissent les arbres nécessaires aux plantations en milieu privé. Cependant, le propriétaire s’engageant dans cette voie ne bénéficie d’un soutien étatique que s’il détient le statut de producteur forestier, ce qui implique de posséder une superficie à vocation forestière minimale de 4 hectares et de soumettre à l’approbation d’un ingénieur forestier la planification de ses travaux sylvicoles (4). Ainsi, les agriculteurs désirant planter des arbres dans leurs champs mais ne détenant pas le statut de producteurs forestiers doivent assumer seuls les coûts liés aux opérations sylvicoles, alors que les producteurs forestiers accrédités reçoivent une aide pouvant couvrir de 70 % à 100 % des coûts engendrés par les activités d’exploitation de leur plantation (5).

De son côté, le développement de l’agriculture s’est fait au fil du défrichage, de la spécialisation, de l’intensification des pratiques et de l’accroissement du nombre et de la grosseur de la machinerie. Dès le milieu du 18e siècle, la disparition des arbres du paysage agricole était notable dans plusieurs localités de la vallée du Saint-Laurent (1; 6). La disparition des espaces forestiers et des arbres hors forêt s’est accélérée entre 1951 et 2000 et ce, de façon particulièrement marquée dans les paysages de la Montérégie (6). C’est à la même époque qu’ont été développés les principaux outils au cœur de la politique agricole actuelle : le soutien des revenus des producteurs, les programmes d’assurance des productions végétales contre les aléas climatiques, de même que les systèmes de gestion de l’offre et de la commercialisation groupée des denrées agricoles et des animaux (7). Ces programmes sont essentiellement offerts aux entreprises et aux producteurs agricoles s’inscrivant dans le modèle de production le plus généralement répandu sur le territoire québécois; les systèmes et les productions marginales en sont, la plupart du temps, exclus (7; 8). De plus, les mesures de soutien sont souvent proportionnelles aux superficies ensemencées et ne couvrent que des cycles de production annuels. Ces deux caractéristiques limitent l’intérêt d’introduire des arbres sur les surfaces cultivées non seulement parce que ces arbres ne pourraient être assurés par les programmes agricoles mais que, de surcroît, ils réduiraient les superficies qui bénéficieraient de ces mêmes programmes. Dès lors, pour le producteur, introduire un arbre dans un champ impliquerait de supporter un double risque.

Cependant, depuis les années 1980, les politiques agroenvironnementales appuient la réintroduction de l’arbre sur l’espace cultivé en accordant une aide financière aux exploitants agricoles implantant des arbres dans des systèmes reconnus tels que les haies brise-vent ou les bandes riveraines (9). Dans ces cas spécifiques, le financement accordé par le Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) a varié selon les époques et les aménagements, se situant généralement entre 70 et 90 % des coûts d’implantation des arbres. Or, ce financement n’est pas disponible pour les arbres en plein champ. En fait, un seul programme soutient directement les systèmes agroforestiers intercalaires. Depuis 2011, le programme pilote d’appui à la multifonctionnalité de l’agriculture permet en effet le financement de ces systèmes, mais seulement dans les régions où l’agriculture est reconnue comme une activité plutôt marginale (10). Ce programme arrivait cependant à échéance le 31 mars 2015, et son avenir reste pour le moment incertain.

Ainsi, chassé depuis des siècles des terres agricoles, l’arbre peine à y être réintroduit. Si l’arbre hors-forêt peut bénéficier d’un certain support de l’état, la situation se complique lorsque le « hors-forêt » signifie « au cœur de la parcelle agricole ». L’inadéquation actuelle des programmes rappelle que malgré ses impacts positifs globaux, l’arbre associé étroitement aux systèmes agricoles n’est pas encore considéré comme un allié.

En somme, une meilleure concertation entre milieux forestier et agricole semble plus que nécessaire pour modifier les programmes de soutien et permettre ainsi à l’arbre de reprendre sa place au milieu des champs et de contribuer de manière tangible et globale à l’amélioration des paysages et des écosystèmes agricoles québécois.

 

RÉFÉRENCES :

(1) Coulombe G. Huot J., Arsenault J., Bauce E., Bernard J-T., Bouchard A, Liboiron M. A. et Szaraz G. 2004. Rapport de la Commission d’étude sur la gestion de la forêt publique québécoise. Québec, 287 p. Disponible à www.commission-foret.qc.ca/rapportfinal/CF_intro.pdf.

(2) Ministère des Ressources Naturelles. 2013. Intégration des enjeux écologiques dans les plans d’aménagement forestier intégré Partie I – Analyse des enjeux. Direction de l’aménagement et de l’environnement forestier. Québec, 150 p.

(3) Barrette M. et Leblanc M. 2013. La sylviculture intensive de plantations dans un contexte d’aménagement écosystémique. Rapport du groupe d’experts remis au Ministère des Ressources Naturelles. Québec, 112 p.

(4) Ministère des Forêts, Faune et Parcs. 2015. « Pour être reconnu pro­ducteur forestier ». Site internet du Ministère des Forêts, Faune et Parcs www.mffp.gouv.qc.ca/forets/privees/privees-producteur.jsp. Page consultée le 20 février 2015.

(5) Agence forestière de la Montérégie. 2015. Grille de taux 2014-2015. Disponible en ligne à www.afm.qc.ca/AFM_MEDIA/Grille%20de%20 taux.pdf. Page consultée le 20 février 2015.

(6) Ruiz J. et Domon G. 2009. Analysis of landscape pattern change trajec­tories within areas of intensive agricultural use: case study in a water­shed of southern Québec, Canada. Landscape Ecology 24:419-432.

(7) La Financière agricole du Québec. 2013. Programme d’assurance ré­colte. Québec, 27 p. Disponible en ligne à www.fadq.qc.ca/fileadmin/ fr/cent_docu/docu_deci/loi_regl/prog/asrecprog.pdf

(8) La Financière agricole du Québec. 2014. Programme d’assurance sta­bilisation. Québec, 28 p. Disponible en ligne à www.fadq.qc.ca/filead­min/fr/cent_docu/docu_deci/loi_regl/prog/asraprog.pdf

(9) Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec. 2013. Programme Prime-Vert. Québec, 16 p. Disponible en ligne à www.mapaq.gouv.qc.ca/SiteCollectionDocuments/Formulaires/ ProgrammePrime-Vert.pdf

(10) Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec. 2012. Programme pilote d’appui à la multifonctionnalité de l’agriculture. Québec, 16 p. Disponible en ligne à www.mapaq.gouv. qc.ca/fr/Productions/md/programmesliste/developpementregional/ Pages/multifonctionnalite.aspx

 

Source: L'Interdisciplinaire, journal étudiant de l'Institut EDS

[Journallinterdisciplinaire]

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