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la parenté à plaisanterie, un bon moyen de prévention et de gestion des conflits au Burkina Faso



  • Très forte au Burkina Faso, mais aussi présente dans quelques autres pays d’Afrique de l’Ouest dont le Mali, il existe une tradition orale qui se nomme la parenté à plaisanterie. Véritable garde-fou contre toute forme de dérapage, physique notamment, cette pratique sociale consiste, dans un laps de temps bien défini (par exemple une fois par an à Bobo-Dioulasso, du coucher au lever du soleil), à se dire tout ce que l’on a sur le cœur, à commencer par les pires horreurs, entre ethnies voisines et clans familiaux - vanner l’imam qui drague la femme d’à côté, le boucher qui arnaque ses clients, le voisin qui boit comme un trou… Les sociologues voient cette liberté de parole comme un solide antidote aux conflits, rendant, selon le directeur artistique de Rendez-vous chez nous, Boniface Kagambega, «quasi impensable l’idée qu’il puisse y avoir un jour une guerre ethnique au Burkina Faso», d’autant que «les parents à plaisanterie sont eux-mêmes considérés comme les amis des ancêtres qui nous protègent», donc inattaquables. 

     

    La tradition orale raconte que cette coutume a été instaurée par Soundiata Keïta lors de la fondation de l'Empire du Mali. Il est néanmoins très probable qu'elle soit plus ancienne, et qu'elle n'ait été que confirmée à cette occasion.

     

    Selon les historiens, l'origine de ce système de cousinage remonterait à l'antiquité africaine dans la vallée du Nil. Il serait un héritage du totémisme pratiqué durant cette époque, ou chaque clan était associé à un animal ou un végétal totem. Aujourd'hui en Afrique noire, bon nombre de noms claniques sont associés à un animal totem.

     

    Bien plus qu'un simple jeu, ces relations sont sans doute un moyen de désamorcer les tensions entre ethnies voisines ou entre clans familiaux, selon l'interprétation de Marcel Griaule qui a désigné ce phénomène comme une alliance cathartique.

     

    Au Burkina Faso, la parenté à plaisanterie est héritée de l'histoire pré-coloniale. En fonction des ethnies, ses origines sont multiples. La relation s'est instaurée parfois lors de conflits au travers d'alliances guerrières, comme entre les mossis et les samos. Parfois elle s'est développée entre des peuples aux modes de vie différents. C'est le cas par exemple entre les bobos, sédentaires cultivateurs, et les peuls, nomades éleveurs.

     

    Différentes études sociologiques appuient l'idée que la parenté à plaisanterie constitue un rempart aux conflits ethniques au Burkina Faso : « La stabilité sociale est jusqu'ici une réalité unanimement constatée et reconnue au Burkina Faso comparativement à d'autres points de l'Afrique où les guerres ethniques emportent des milliers de vies humaines. On l'impute moins à l'action politique qu'à la force d'institutions traditionnelles comme l'alliance et la parenté à plaisanterie », selon Alain Joseph Sissao, sociologue Burkinabé, chercheur à l'Institut des Sciences des Sociétés à Ouagadougou. Ll'insurrection des 30 et 31 octobre a confirmé cette thèse. La tension sociale et politique était telle que personne ne pouvait présager de l'issue. Mais assez curieusement, après avoir saccagé et brûlé l'hémicycle, mis en lieu sûr les dignitaires déchus, le peuple est ressorti le lendemain balayer ses rues et retouné vaquer à ses activités comme si de rien n'était. Ce type de comportement est difficilement observable dans la sous région.

     

    Au Mali, l'exemple le plus célèbre de parenté à plaisanterie est celui qui lie les Dogons et les Bozos. Elle existe également entre Peuls et Sérères au Sénégal.

     

    Outre les groupes ethniques, cette relation peut aussi s'exercer entre clans familiaux, par exemple entre les familles Diarra et Traoré, ou Ndiaye et Diop. Ainsi, un membre de la famille Ndiaye peut-il croiser un Diop en le traitant de voleur ou de mangeur d'arachide sans que personne ne soit choqué, alors que parfois les deux individus ne se connaissent même pas. Il n'est d'ailleurs pas permis de se vexer. Cette impolitesse rituelle donne lieu à des scènes très pittoresques, où les gens rivalisent d'inventivité pour trouver des insultes originales et comiques.

     

    Par ailleurs, les noms d'un même clan peuvent varier d'un groupe ethnique à l'autre. Par exemple, une famille peulh de nom Bâ s'installant chez les Mandingues prendra dès lors le nom de Diakité, et vice-versa, le nom Diakité étant la forme mandingue du nom Bâ.

     

    Au Burkina Faso, où cette pratique est très développée, la pratique se décline entre membres d'ethnies, entre patronymes, mais aussi entre territoires tels que les régions, les provinces ou les villages. Parmi les parentés à plaisanteries les plus pratiquées au quotidien, on peut citer celles qui lient les Bobos et les Peuls, les Bisas et les Gourounsis, ou encore les Samos et les Mossis. Les dialogues moqueurs qui découlent de ces relations font appel à des caractères spécifiques de ces ethnies, souvent liés aux habitudes alimentaires ou à leur mode de vie. Les Bobos diront des Peuls que leur bétail détruit les cultures, et les Peuls moqueront les Bobos sur leur prétendue consommation (excessive) d'alcool.

     

    La parenté à plaisanterie ne connait pas de limite dans sa pratique. Lors des enterrements, les parents à plaisanterie peuvent aller jusqu'à moquer le défunt en l'imitant, ou font semblant de pleurer devant les membres de la famille. Il s'agit d'une mise en scène que seuls les plus proches amis du défunt peuvent jouer. Dans ce cas, la parenté à plaisanterie détourne l'idée de la mort, la banalise en quelque sorte et rappelle les liens qui unissent les deux ethnies. Lors de l'enterrement du général Aboubacar Sangoulé Lamizana, ancien chef de l’État, les Burkinabé ont pu assister à un exemple de parenté à plaisanterie.

    Elle est une pratique légendaire qui existe entre les ethnies, les clans et les individus de générations différentes. Le corps d’un défunt peut être un sujet de raillerie, par le biais des alliances. Aussi, cette pratique traditionnelle permet de calmer les tensions au sein des communauté

    « A la mort d’un San, un Moaga rentre dans la tombe. Les gens meurtris croyaient qu’il allait attraper le corps pour le coucher par terre. On le lui donna, mais il le repoussa. Le manège dura si longtemps que cela provoqua une irritation au sein de la foule. Mais le Moaga était venu de Ouagadougou avec les fils et filles du défunt, c’est eux qui donnèrent de l’argent en expliquant à la foule qu’il était un allié à plaisanterie.

    Ainsi il sortit de la tombe et laissa continuer la cérémonie d’enterrement. En remettant l’argent au Moaga, les fils du défunt lui dirent : C’est pour couvrir les frais de carburant. » Ce temoignage extrait de l’ouvrage du chercheur burkinabè, Joseph Alain Sissao, « Alliance et parenté à plaisanterie au Burkina Faso » explique en partie l’ancrage de ces pratiques dans les sociétés traditionnelles au Burkina Faso.

    Le samedi,10 juin 2000 lors des funérailles nationales du Cardinal Paul Zoungrana les Sans(parents à plaisanterie des Mossé) ont investi la tombe du défunt,à la cathédrale de Ouagadougou,essayant d’empêcher le corps d’être enterré. C’est après de rudes négociations que le Cardinal a été conduit à sa dernière demeure.

    Elle va jusqu’à souhaiter à la famille éplorée que situations similaires se produisent tous les jours, afin qu’elle puisse danser le Warba( danse tradionnelle Moaga). Pour le professeur, Albert Ouédraogo de l’Université de Ouagadougou, cette façon de célébrer le deuil contribue à dédramatiser la mort ; « Il faut faire en sorte que la famille ne sombre pas dans ce qu’on appelle le deuil pathologique.

    Un individu est mort, mais faite en sorte que sa disparition ne tue pas le groupe. Et c’est aux parent à plaisanterie d’assumer ce rôle ». Au Burkina Faso, ces joutes traditionnelles ne sont pas l’apanage des seuls Mossé et des Sans .Toutes les ethnies pratiquent ces rites traditionnels à l’occasion du décès d’un parent à plaisanterie.

    Chez certains clans « l’enlèvement du cadavre contre rançon » est autorisé. D’autres vont jusqu’à accuser leurs parents à plaisanterie d’être des sorciers et d’avoir « dévoré » leur propre enfant. Chez les Kassena,Gourounsi du Nahouri,entre les Tiétembou et les Gomgnimbou, les expressions du genres :« Vous avez encore tué,vraiment,vous êtes très forts de ce côté là, bon si c’est ainsi donnez-nous un morceau » sont le plus souvent employées lors des décès.

    La parenté à plaisanterie va au delà des ethnies et des clans. Elle est aussi intergénérationnelle. Il existe des alliances entre l’oncle et le neveu et entre les grands-parents et leurs petits fils. Lorsqu’un vieux meurt, ces derniers ne doivent pas pleurer. Ils sont autorisés à user de tous les stratèges pour empêcher retarder l’enterrement. Ils peuvent s’asseoir sur le cercueil, bloquer la porte d’accès au corps, encercler la tombe. Ils ne permettront la mise en terre qu’après avoir reçu des présents.

    Dans les grandes villes au Burkina Faso ces pratiques se font de plus en plus rares.

    Les bienfaits de la parenté à plaisanterie sont nombreux. Elle participe d’une façon ou d’une autre à apaiser les tensions dans les familles, et entre les différents clans de la société. Selon le professeur, Albert Ouédraogo, le Burkina Faso, à l’époque Haute-Volta, a connu une rupture institutionnelle sans effusion de sang aux premières heures de son indépendance à cause de la parenté à plaisanterie. « En 1966, le Burkina Faso a échappé à une crise grâce à la parenté à plaisanterie », a dit M.Ouédraogo. Le soulèvement populaire du 3 janvier 1966 a conduit le Président Maurice Yaméogo à abandonner les reines du pouvoir.

    « Un mossi allait perdre le pouvoir sur un espace majoritairement moaga. Et qui l’a remplacé ? C’est un San, Sangoulé Lamizana, un parent à plaisanterie . De façon inconsciente la parenté a apaisé les esprit sans que les gens ne s’en rendent compte », explique le professeur Ouédraogo. Dans l’exercice de la parenté il est interdit de proférer des injures à l’endroit de son allié ou de verser son sang.

    Cette pratique sociale ne peut être située dans le temps. Plusieurs mythes entourent son existence dans la tradition burkinabè. Selon, Albert Ouédraogo tous les parents à plaisanterie au Burkina Faso ont d’abord entretenu des relations conflictuelles avant de nouer des alliances.

     

     

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