Eau.
Le 22 mars est la Journée mondiale de l’eau, organisée cette
année sur le thème de la pénurie. L’occasion de faire le
point sur l’utilisation en Egypte de cet élément qui devient
chaque jour plus précieux.
Carences et démesures
Ahmad
est décédé en mai 2005, quelques mois avant ses deux ans. Il
est tombé du quatrième étage d’un bâtiment de la ville d’Al-Nahda
(est du Caire). Une seconde d’inattention aura suffi à sa
mère, occupée au moment du drame à organiser avec sa voisine
leur ravitaillement en eau, sur le palier de l’appartement.
Car ici, on n’a l’eau courante qu’une heure par jour,
généralement après minuit. Sauf quand Madame Moubarak vient
y faire une visite. « Trois semaines avant une visite de
Suzanne Moubarak, les autorités ont ouvert les vannes tous
les jours pendant 12 heures. C’était pour nous une grande
faveur, mais c’est arrivé un peu tard. J’ai perdu mon petit
pour toujours », se lamente Makassek, la maman d’Ahmad. « Le
manque d’eau est un cauchemar. C’est vraiment dur. L’eau,
c’est la vie. Sans eau, pas d’hygiène ni de santé »,
s’indigne Oum Nader, vendeuse de journaux dans la ville
d’Al-Nahda.
D’un côté, la souffrance de la pénurie d’eau, et d’un autre,
on ne sait comment gaspiller cet élément précieux. Pas loin
d’Al-Nahda, il y a la ville de Chourouq, celle de Obour, et
la région du Nouveau Caire qui regroupe Al-Tagammoe Al-Awal,
Al-Tagammoe Al-Khamès et Qattamiya. Dans ces villes
nouvelles, où habite la crème de la société, la plupart des
villas ont une piscine privée, et les terrains de golf avec
lacs artificiels ne manquent pas. La consommation en eau se
compte par milliers de m3 par jour, alors que la majorité de
la population vit en dessous du seuil de pauvreté en eau
(fixé à 1 000 m3/an/personne. En Egypte, chaque personne
bénéficie en moyenne de 850m3/an. Et le chiffre risque de
tomber de moitié à l’horizon 2050, selon le dernier rapport
de la Banque mondiale rendu public au Caire le 11 mars
dernier (voir encadré).
« Halte au gaspillage ! Notre eau est limitée. Nous la
tirons du Nil que nous partageons avec neuf autres pays, et
la part de l’Egypte, 55,5 milliards de m3/an, n’a pas changé
depuis une cinquantaine d’années. Alors que la population ne
cesse d’augmenter ! », lance l’expert international en
environnement, le Dr Mohamad Abdel-Fattah Al-Qassas. Il se
demande, par ailleurs, comment la politique du gouvernement
sur l’habitat peut laisser faire ces gaspillages dans les
quartiers aisés. « Dans des pays comme les Etats-Unis ou le
Canada, et malgré leur richesse en ressources hydrauliques,
on évite le gaspillage. Dans les zones résidentielles n’est
ainsi autorisée qu’une piscine pour 10 villas. Alors qu’ici,
chacune a la sienne. Je voudrais bien qu’on m’explique
comment cela est possible ! », s’exclame le Dr Al-Qassas.
Les quartiers résidentiels ne sont pas les seuls pointés du
doigt puisque dans les campagnes, les gaspillages en eau
sont également énormes avec l’agriculture. Celle-ci est, en
fait, le premier consommateur d’eau douce du pays, et
utilise plus de 85 % de ses ressources. Et ce,
principalement pour la culture du riz. « Dans la culture du
riz, on plante quand la terre est recouverte d’eau, ce qui
implique une consommation énorme. Et comme le riz est devenu
de plus en plus rentable, de nombreux paysans se
convertissent à sa culture », explique le Dr Ahmad Al-Gohari,
expert en agriculture. Il ajoute que la culture du riz n’est
pas sans nuire à l’environnement à cause de l’incinération
en plein air de quantités énormes de pailles causant chaque
automne un épais nuage noir au-dessus du Caire, depuis
maintenant 8 ans.
Solution intégrée
Les ressources en eau ont été passées sous silence depuis
des années. Mais aujourd’hui, en raison du réchauffement
climatique et de la diminution des pluies, le changement de
politique dans leur gestion s’avère nécessaire et urgent.
Selon le ministre égyptien de l’Irrigation et des Ressources
hydrauliques, le Dr Mahmoud Abou-Zeid, les pays de la
planète souffrant du manque d’eau sont à ce jour au nombre
de 26 et ils seront 66 à l’horizon 2025. « Nous sommes face
à un vrai et gros problème. La seule solution est de le
traiter de façon intégrée, prenant en considération tous les
facteurs qu’ils soient d’ordre économique, social ou
environnemental », explique le ministre. Il ajoute que la
politique de son ministère est de tirer profit de chaque
goutte d’eau en améliorant la qualité des services. « C’est
pourquoi nous avons préparé un plan pour la gestion intégrée
des ressources en eau, le premier au Moyen-Orient. La
préparation de ce plan nous a pris six ans. Son principe est
le partenariat entre tous les intéressés, et la
détermination du rôle de chaque ministère ainsi que les
investissements, les coûts de fonctionnement et de
maintenance jusqu’en 2017 », indique le Dr Abou-Zeid. Il
précise que la mise en place de ce plan coûtera 145
milliards de L.E., dont 60 % seront financées par les
ministères de l’Irrigation et de l’Habitat.
Malgré ce plan de gestion intégrée des ressources en eau,
prêt depuis 2005, le gaspillage reste le même, voire empire
: ces 12 derniers mois, les terres dédiées à la culture du
riz ont augmenté de 700 000 feddans (294 000 ha) selon le
ministère de l’Environnement. La situation est alarmante et
les politiques ne procèdent, en fait, qu’à des ajustements.
Le gouvernement se doit de prendre l’affaire au sérieux,
d’accorder une priorité à ses politiques hydrauliques et de
prendre des mesures strictes pour contrôler le gaspillage
sous toutes ses formes. Comme le dit le président du Conseil
mondial de l’eau, Loïc Fauchon : « Si seulement l’eau avait
pu disposer des mêmes moyens pour la recherche et les
investissements que ceux du téléphone ces dix dernières
années ! Nous pouvons vivre sans téléphone portable, mais
pas sans eau potable ».
Dalia
Abdel-Salam