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Copenhague est morte ! Vive la communication climatique



  • Le relatif échec, en décembre 2009, de la conférence de Copenhague sur la réduction des gaz à effet de serre a fait couler beaucoup d'encre et a connu son lot de victimes collatérales. Parmi celles-ci, sans doute faut-il relever l'idée que la communication sur le changement climatique était facile et indélébile car sympathique et évidente. Cette communication est pour l'instant bien souvent rangée dans les armoires de l'histoire. Pas dans ses poubelles. Pas encore. Elle n'est donc pas morte mais elle connait une crise comme si bien de ses acteurs avaient fait un refus devant l'obstacle. Faut-il s'y résoudre ?

    L'administration (à dessein ?) chaotique de cette conférence par les services des Nations Unies, -45 000 inscriptions furent initialement acceptées pour un centre de conférence limité à une capacité de 30 000 personnes-, a nourri des frustrations et décrédibilisé la gestion de la thématique climatique par ses hérauts attitrés : ce chaos, né d'une foule de délégués, d'ONG et de journalistes dûment accrédités et furieux de ne pas pouvoir assister aux négociations climatiques, ce chaos, né du piétinement dans le froid extérieur de Copenhague ou dans la fièvre de délégués incapables de s'entendre pour réduire les émissions des gaz à effet de serre, ce chaos a-t-il donc signé la mort de la thématique climatique?

    Si le climat n'a sans doute jamais été une croisière paisible, lui faut-il pour survivre prendre l'habit de la croisade belliqueuse? Toujours est-il qu'à l'heure actuelle,  il git au cachot, dans une crise, et la communication pour l'en sortir semble chercher ses héros. Certes, la Commission européenne a bien publié un dessin animé sur les super héros du climat mais ce n'est pas encore son public qui siège à l'ONU.[1]

    Qu'on en juge ! Il est admis depuis les premières lueurs de l'année 2010 que la prochaine conférence climatique, celle de Cancun sera un échec. Ce n'est donc pas au Mexique que la croisade climatique boira son Graal. En communication institutionnelle, on traduit cela sous la confession : " Nous n'aurons pas d'accord international contraignant significatif". Le Commissaire européen au climat Connie Hedegaard l'a admis elle-même au Parlement européen de Strasbourg le 9 mars dernier. Dans le cas de la conférence de Poznan, celle qui avait précédé Copenhague, on n'avait pas plus eu d'accord contraignant mais cela avait été admis car elle ne devait être qu'une étape.

    En termes de communication de crise, certains argueront sans doute qu'il s'agit là d'un louable aveu de modestie face à un imprévu qui nous dépasse, à ceci près que l'échec de Copenhague était déjà annoncé aux alentours du mois de septembre 2009. A bien des égards donc, la communication des institutions reste ancrée sur le récif de Copenhague. Ne dit on d'ailleurs pas qu'il faut relancer les discussions post-Copenhague ? Nous ne sommes toujours pas vraiment dans l'avant Cancun.

     

    A l'annonce de l'abandon de la taxe carbone à la Française, le 25 mars 2010, le secrétaire d'état français Chantal Jouano ne cachait pas son peu de foi dans la nécessité d'attendre un dispositif européen pour pouvoir lancer cette taxe en France : " Si on attend que l'Europe prenne une décision, la taxe carbone sera reportée sine die ". Il est vrai que l'action européenne n'avait pas été des plus visibles à Copenhague. Pour le secrétaire d'Etat français à l'Economie numérique Nathalie Kosciusko-Morizet, " C'est quelque chose qu'objectivement on n'a pas réussi à partager avec les Français [...] On n'a pas réussi à faire comprendre que cette taxe carbone, en fait, c'était un bonus-malus sur le carbone ". De Copenhague à Cancun, nous sommes encore un peu entre Charybde et Scylla. L'avenir doit confirmer encore la présence de ce dernier au Mexique...

     

    En clair, la fiscalité du carbone se communique mal tant qu'on n'en voit pas les bénéfices à portée de main, chez soi, tous les jours, tant qu'elle ne fait pas rêver... La communication climatique, et avec elle l'Europe, cherche donc encore le vrai chevalier blanc. Au lieu de cela, le Conseil Européen de fin Mars 2010 s'est borné à demander que Cancun ancre l'accord de Copenhague (reconnaissant les recommandations scientifiques de limiter la hausse de température à 2°C) dans le processus de négociation des Nations Unies. Pas de quoi soulever l'adhésion des peuples, pas de quoi susciter une nouvelle foi,  mais les ingrédients pour un beau sur-place. Par ailleurs, 111 pays plus l'Union européenne " ont indiqué qu'ils soutenaient "  l'accord de Copenhague ", a précisé l'agence des Nations Unies responsable du dossier, l'UNFCCC, le 31 mars 2010. 

    On a vu ce que de tels soutiens verbaux ont apporté au Protocole de Kyoto, traité que l'on tente de mettre à jour pour une politique climatique plus efficace. Nicolas Sarkozy est lui allé demander à la Commission européenne une taxe carbone européenne comme " mécanisme d'adaptation aux frontières " en même temps qu'il exigeait de Chantal Jouanno le silence et la rentrée dans le rang.

    En bref, même au sein de l'équipe européenne, celle qui voulait que l'Union donne l'exemple au monde à Copenhague, on ne trouve pas encore de héraut qui donne suffisamment de voix pour calmer ou prévenir les différents atermoiements. La crise du climat se poursuit donc, non en ce qu'elle était imprévisible, mais en ce qu'elle semble encore pour le moment irrésistible. Les négateurs du climat font feu de toute publication et de toute imprécation, tel Claude Allègre, (L'imposture Climatique) ou Vincent Courtillot, déjà en 2007[1] et maintenant en 2009 (Nouveau voyage au centre de la terre), en laissant médusés les climatologues (comme Louise Sime[2], Håkan Grudd[3], Jean Jouzel[4], Robert Kandel[5], Valérie Masson-Delmotte[6]...) devant l'irruption de cette nouvelle " science " qui emploie bien des tours du bateleur. Du coup, si les climatologues sont bien sortis du bois[7], c'était souvent à leur corps défendant[8].

    Et comme l'explique l'économiste Olivier Goddard[9] (Polytechnique, Paris), " L'éthique des sciences, cela commence par respecter les règles de la vie scientifique : le souci de la démonstration et de la preuve, la précision des sources, la publication de travaux dans des revues scientifiques, tous éléments qui mettent à l'épreuve des allégations ou hypothèses avant d'en faire un savoir admis digne d'être communiqué comme tel au grand public. Ce qui est reproché à Allègre, ce n'est pas d'avoir des idées et des opinions, aussi farfelues et brouillonnes soient-elles, mais d'usurper l'autorité de la science sans en respecter aucune des règles. Allègre le revendique d'ailleurs."

    L'Europe s'avère peu capable de  faire montre de ses efforts de réduction des gaz à effet de serre ou de diffusion des technologies modernes ad hoc. Malgré les efforts qu'il lui reste à accomplir, elle aurait de quoi tenir la dragée haute à bien de ses détracteurs. Mais qui, dans le public non spécialiste, se souvient encore de son objectif de -20% d'émissions en 2020 ? Le chiffre, tout comme l'énormité des giga tonnes de CO2, parle à peu d'auditeurs en réalité. Qui a jamais en effet dîné avec une giga tonne ? La Commission européenne n'en a eu cure, elle qui cherche à hisser ce chiffre à moins 30%, accord international ou pas, comme si l'augmentation des enchères allait subitement faire remplir la salle de vente. C'est oublier une chose au moins : c'est l'intérêt pour l'objet qui déplace les acheteurs et l'enchère n'est qu'une conséquence de celui-ci. Ne mettons donc pas la charrue avant les boeufs si on ne veut pas creuser encore le sillon irrésistible de la crise de communication.

    Car au lieu de la reconnaissance escomptée, c'est bien plus de mépris ou d'absence de considération que cette stratégie récolte. On accuse encore l'Europe de ne pas faire assez, de ne pas donner assez pour que les négociations climatiques avancent enfin (cf la dernière déclaration des organisateurs de la conférence de Cancun). A sa décharge, il faut dire que la crise économique n'est pas encore derrière nous : il demeure ainsi hasardeux de faire accepter par l'opinion publique,  l'idée de devoir investir et payer plus cher pour une vie avec des standards au mieux équivalents dans un premier temps. La crise économique est en fait là pour rappeler que l'impératif de compétitivité


    Mais au fond, toute cette agitation climatique est elle bien nécessaire ? Et si les négateurs du climat avaient raison ? Depuis Copenhague, leur communication a marqué des points. Elle a entretenu une crise du discours climatique et elle mène en ce moment au score. La préparation de cette conférence leur a servi de caisse de résonnance. L'échec de cette conférence a ensuite renforcé leur conviction, leur raisonnement. Et tant pis si, comme lors de la publication du dernier livre de Claude Allègre, plusieurs chercheurs se sont plaints d'un détournement de leurs travaux ; le mal est fait, le bruit continue : les négateurs n'ont pas l'intention de siffler la fin de partie. La communication des négateurs du climat est d'autant plus aisée que le terrain, on l'a vu, leur est rarement disputé. Quand ils se drapent des habits des travaux des climatologues, ils enfoncent le clou avec une apparence accrue de légitimité scientifique.

    A coup de publications, sur l'écran radar de la communication, c'est donc eux qui font l'agenda. Comme l'écrit même la revue Nature, le climat a pris toutes les allures d'un combat de rue.[1] Pour combien de temps ? Au moins tant que les négateurs se poseront en victimes, en nouveaux Galilées, alors que bien souvent ils tiennent plus du Don Quichotte et du Sancho Pansa. A leur décharge, même en Espagne, les éoliennes fleurissent... Mais c'est vrai, c'est là une autre manche à jouer.

    Pour autant, il semble prématuré de hisser le drapeau blanc de la communication climatique. Elle a de fortes racines qui la justifient :  " L'effet dominant en jeu dans le réchauffement en cours est fondé sur les propriétés spectroscopiques des gaz à effet de serre,- ceux qui sont ajoutés par l'homme et la rétroaction amplificatrice de la vapeur d'eau...-, c'est-à-dire sur une science solide et bien établie "[1]. Et ce qui est bon pour le climat l'est, à terme, aussi pour le portefeuille. Une meilleure anticipation climatique, voilà aussi de quoi servir d'outils à l'aménagement du territoire, aux évolutions de l'alimentation et à des réflexions sur les choix de formation...

    La liste ne s'arrête pas ici mais elle montre déjà qu'il convient de forger une communication de sortie de crise pour dédramatiser les échecs politiques et cerner les contours des erreurs (cf les dysfonctionnements du GIEC[2] sur l'analyse de la fonte de l'Himalaya qui ont poussé son vice-Président Pascal van Ypersele à demander  " à faire d'abord appliquer les procédures."). L'enjeu demeure : comment faire du changement climatique un sujet authentiquement à la portée des populations ? Car ce sont bien elles qui, au final, auront le dernier mot. On ne peut plus se limiter à une communication entre experts ou entre militants. Il faut vulgariser et solidement.[1] Il faut défricher les zones d'inculture où règnent l'ivraie et l'insécurité...

    Dans ce contexte, le Cefic[2] a financé un ouvrage de vulgarisation scientifique écrit par le climatologue Robert Kandel (Professeur au Laboratoire de Météorologie Dynamique, Paris), " Turning the Tide On Climate Change " [3] (Faire face au changement climatique). Diffusé fin novembre à Strasbourg, puis à Bruxelles et enfin lors de la conférence de Copenhague en décembre dernier, ce livre a été lancé dans la tourmente et encore aujourd'hui il fait partie du débat[4]. Sa diffusion s'est donc heurtée de plein fouet à l'obstacle que l'on a tenté d'expliquer : peut-on éviter que l'échec de Copenhague soit aussi celui du débat climatique ? Conçu pour durer au-delà de cette conférence, ce livre tente aussi de répondre au risque de saturation de l'opinion publique.

    Un livre comme les autres ? D'autres ouvrages ont bien éclos à l'automne 2009 et au printemps 2010. Mais ce qui signe sa différence, c'est, dans une perspective de vulgarisation scientifique solide, l'insistance de Robert Kandel à ne pas dissocier le problème climatique de ses solutions technologiques et humaines[1]. Certains ont pu y voir une potentielle tentative de " greenwashing "[2] ou en français de laver plus blanc que blanc : les solutions feraient-elles si mauvais ménage avec le problème climatique ? Il n'est pas d'ailleurs certain que le concept de " greenwashing " soit aussi opérant en communication climatique et environnementale que certains de ses promoteurs aiment à l'entendre.

    Pour s'en convaincre, citons l'argument de l'agence britannique Futerra qui s'offusque de la présence de fleurs autour des pots d'échappement des publicités de voiture car ce serait faire croire que la combustion des moteurs nettoie la nature[3]... Doit-on prendre les lecteurs pour des naïfs ? C'est comme si dans le cas d'une publicité pour voiture, on croyait qu'elle vole car on la voyait atterrir sur un porte avions... Pas toujours opérationnel dans la publicité, ce concept manque à convaincre dans la communication et l'information.

    Le livre de Kandel se projette au-delà : il promène une analyse scientifique critique sur bien des données, dont certaines sont plutôt d'abord destinées à des experts.[1] En ciblant les consommateurs, il va surtout plus loin car, comme le remarque Daniel Sarewitz, éditoraliste de la revue Nature, " il n'est pas question en politique  de maximiser la rationalité, mais de trouver des compromis avec lesquels suffisamment de gens pourront vivre et qui permettra à la société d'aller dans le bon sens "[2]. Il est donc essentiel de faire oeuvre de pédagogie collective. Faut-il, comme le pense Daniel Sarewitz, moins de science dans la politique ? Ce livre a en tout cas fait le pari du " mieux ".

    Brandir le seul cauchemar climatique peut laisser froids certains qui s'en estiment protégés. De son côté, Brice Lalonde lui même, ambassadeur français sur le climat reconnaissait en Avril 2010: "On en a peut-être trop fait dans l'alarmisme, le côté fin du monde". Ignorer le risque climatique ne ferait qu'échauffer les esprits. Au lieu de ces deux écarts, la jonction problème/solution est clé pour rapprocher ce sujet international des solutions quotidiennes.


    [2] Cefic= Conseil Européen des fédérations de l'Industrie Chimique, http://www.cefic.be/Templates/shwNewsFull.asp?HID=1&NSID=730


    [1]  Bernard Legras, Directeur de recherche au CNRS, LMD, lettre à l'académie des sciences, octobre 2007

    [2] Le GIEC est le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat ouvert à tous les pays membres de l'ONU et de l'Organisation Mondiale de la Météorologie. Le GIEC a pour mission d'évaluer, sans parti pris et de façon méthodique, claire et objective, les informations d'ordre scientifique, technique et socio-économique qui nous sont nécessaires pour mieux comprendre les fondements scientifiques des risques liés au changement climatique d'origine humaine, cerner plus précisément les conséquences possibles de ce changement et envisager d'éventuelles stratégies d'adaptation et d'atténuation. Il n'a pas pour mandat d'entreprendre des travaux de recherche ni de suivre l'évolution des variables climatologiques ou d'autres paramètres pertinents

     


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