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Des femmes toujours en retrait dans les médias de la République démocratique du Congo



  • À l’occasion de la commémoration de la Journée mondiale de la radio, célébrée le 13 février 2015, l’AWID s’est entretenue avec la Directrice de l’Union Congolaise des Femmes des Médias [1] (UCOFEM), Anna Mayimona Ngemba, pour mieux comprendre la façon dont la radio et les médias en général favorisent ou entravent les droits humains des femmes en République démocratique du Congo.   

    Par Mégane Ghorbani

    Située en Afrique Centrale, la République démocratique du Congo (RDC) est membre de la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) et le paysofficiellement francophone le plus peuplé avec 77 millions d'habitants, dont 50,15% sont des femmes. Le conflit qui se poursuit dans l'Est de la RDC entre les groupes armés et les milices a provoqué plus de cinq millions de morts au cours des vingt dernières années. Dans ce contexte et selon le récent rapport de Human Rights Watch, République démocratique du Congo: Mettre fin à l'impunité pour les violences sexuelles, « des dizaines de milliers de femmes, de filles, d'hommes et de garçons ont été violés ou ont été victimes d'autres abus sexuels ». Récemment, le gouvernement a eu recours à la violence pour réprimer les manifestations contre la modification de la loi électorale qui permettrait au Président Joseph Kabila de rester en fonction au-delà de la limite de deux mandats, faisant 42 mortsLe gouvernement a ensuite imposé une coupure de trois jours des services Internet à l’échelle nationale, la connexion internet demeurant instable dans la plus grande partie du pays.

    Le dernier Indice d'inégalité de genre classe la RDC 147e sur 152 pays, démontrant que c’est l’un des pays présentant les pires résultats en termes de respect des droits des femmes et des filles. Pour ce qui est des médias, la radio, notamment la radio communautaire, en est la forme la plus populaire au niveau national et son usage est largement répandu dans les provinces, contrairement à la télévision qui, plus onéreuse, est davantage utilisée dans les grandes villes. Elle n’est toutefois pas accessible aux femmes et aux hommes de manière égale et véhicule souvent des stéréotypes sexistes.

    Les femmes sous-représentées dans la sphère publique  

    D’après Anna Mayimona Ngemba, l’un des plus gros problèmes de la RDC réside dans le fait qu’elle peine à reconnaître le droit des femmes à exercer le pouvoir, tandis que beaucoup pensent encore que la place des femmes est uniquement dans la sphère privée. Avec une participation féminine de 5,6% au Sénat, la RDC détient l’un des taux de participation des femmes aux prises de décision politiques les plus bas. Dans les médias, le monitorage des médias de  l'UCOFEM pour 2013  montre que 28% des employé-e-s, tous services confondus, étaient des femmes, mais pour Mayimona Ngemba « les départements les plus touchés sont les services techniques et d’édition ; on y trouve rarement des femmes. C’est un problème dont on prend de plus en plus conscience. » La presse écrite ne compte que 19% de femmes parmi ses journalistes. Cela affecte les sujets qui sont couverts par la presse et la façon dont ils sont traités. Les médias véhiculent souvent des messages négatifs ou stéréotypés, comme en attestent les récents exemples d’Anna Mayimona Ngemba : « L’année dernière, nous nous sommes rendues dans la province du Kasaï Occidental, où les traditions pèsent encore très lourd. Nous avons rencontré des gens qui utilisaient des médias, comme la radio, pour promouvoir des  messages contre les droits des femmes et dire par exemple que "les hommes ne devraient pas accepter que leur femme s’impliquent dans la politique, parce qu’une fois dans la politique, elles deviennent la femme de tout le monde”. Ou encoredans une émission de radio abordant les difficultés rencontrées par les habitant-e-s du Nord-Kivu pour accéder à l’eau potable, les femmes se sont vues réduites à des “victimes éternelles”, le député du Nord-Kivu s’étant exprimé sur le sujet plutôt que les femmes qui s’en trouvaient affectées. »

    En outre, dans un pays où la liberté de la presse n’est pas respectée – avec 142 journalistes arrêté-e-s, battu-e-s ou menacé-e-s par les autorités entre 2013 et 2014 – les menaces qui pèsent sur les femmes journalistes se trouvent exacerbées par le harcèlement sexuel qui a lieu sur le lieu de travail. Anna Mayimona Ngemba développe : « Une collègue m’a dit que les femmes dans les médias étaient nombreuses à vouloir quitter ce domaine à cause du harcèlement sexuel auquel elles sont confrontées. Cette année, nous inclurons cette question dans notre plan d’action pour interpeller les responsables des médias, qui sont souvent les auteurs de ce harcèlement. Parfois, ces derniers s’avèrent être les sources même de l’information car la position élevée dont elles bénéficient au sein de la société crée des rapports de force. »

    Des initiatives pour s’attaquer à la non-représentation des femmes ou à leur mauvaise image dans les médias et par le biais de ces derniers

    D’après le monitorage des médias de l'UCOFEM, 27% seulement des sources et des voix à la télévision étaient celles de femmes en septembre 2013, pour 22% à la radio et seulement 16% dans la presse. Outre la faiblesse de leur représentation dans les médias, le monitorage qualitatif effectué à partir d’études de cas identifie trois grandes méthodes employées par les médias pour véhiculer des stéréotypes sexistes. La première méthode consiste à représenter les femmes comme des objets sexuels, des victimes, des “servantes” ou des personnes ordinaires, tandis que les hommes sont représentés comme des leaders, des personnes puissantes et extraordinaires. Dans la deuxième, les hommes et les femmes sont représenté-e-s dans leurs “rôles traditionnels”, c’est-à-dire les femmes dans la sphère privée et les hommes dans la sphère publique. Dans la troisième méthode, les médias abordent les sujets avec sensationnalisme, tels que la violence, pour qu’il y ait davantage de lecteurs, ce qui renforce les stéréotypes existants.   

    Anna Mayimona Ngemba signale que le plus important n’est pas que les questions concernant les femmes dans les médias soient couvertes, mais qu’elles soient traitées dans une optique visant à favoriser le respect des droits plutôt qu’à entretenir les discriminations. « Il y a de plus en plus d’agences d’information consacrant des émissions aux femmes. Mais si vous faites bien attention au contenu, vous verrez  que bien que les discussions traitent des droits des femmes, elles ouvrent parfois grand la porte à certains stéréotypes, ou du moins viennent les étayer. Certaines émissions sur les affaires des femmes, par exemple, cantonnent ces dernières à leur rôle familial et reproductif. Tout ça les maintient donc dans des rôles qui sont socialement acceptés, au lieu de nous donner des exemples de femmes qui ont réussi en politique, dans les affaires ou dans d’autres domaines. En ce qui concerne la violence sexuelle, des formations ont été dispensées dans les médias pour s’assurer de faire entendre les voix des victimes plutôt que de les victimiser davantage. Mais dans les zones rurales, il reste encore beaucoup à faire, car les agences n’ayant pas encore bénéficié des campagnes de sensibilisation ont tendance à banaliser la violence sexuelle. Les résultats de notre étude nous permettent d’entreprendre des actions pour faire évoluer ces médias. Certaines agences se sont engagées à diversifier tangiblement les voix après avoir pris connaissance des résultats. »

    L’UCOFEM a œuvré à la résolution de certains de ces problèmes en encourageant les femmes à participer activement à la diffusion de l’information, plutôt que d’en être les passives bénéficiaires. Anna Mayimona Ngemba nous raconte l’initiative entreprise avec des vendeuses de marchés ; bon nombre d’entre elles quittent le foyer très tôt le matin et ne rentrent qu’à la nuit tombée, où elles ont alors à assurer les tâches ménagères et leur rôle d’assistance, ce qui ne leur laisse qu’un temps limité pour suivre les émissions transmises à la télévision ou la radio. Lorsque ses partenaires ont créé des stations de radio destinées à être diffusées spécialement sur les marchés, l’UCOFEM a fait valoir que les femmes devraient aussi avoir la possibilité de donner leur avis. La participation de ces dernières aux panels de discussions sur des questions de gouvernance a brisé le mythe selon lequel les vendeuses de marchés ne sont pas capables de donner leur avis. Elle raconte : « Ces émissions ont été retransmises sur des radios de leur communauté et les femmes qui s’y exprimaient ont émerveillé celles et ceux qui les écoutaient. Ces dernières ont été aussi valorisées, ce qui a permis de renforcer leur estime de soi. L’idée est donc de montrer qu’il existe des outils dont peuvent disposer toutes les femmes, et pas seulement celles qui jouissent d’un haut niveau de scolarité. Car toutes les femmes ont un avis, il suffit de leur donner la possibilité de l’exprimer. »

    Mais les médias continuent à utiliser d’anciens arguments pour justifier la pénurie de femmes ressources. Anna Mayimona Ngemba nous a parlé de la formation que l’UCOFEM dispense dans le but de promouvoir les droits des femmes et l’égalité de genre. « Nous sommes allées sur le terrain pour accroître la sensibilisation parmi les journalistes et leur parler du rôle qui incombe aux médias dans l’amélioration de l’image des femmes au sein de la société congolaise. Au cours d’une de ces discussions avec les journalistes, ils nous ont dit : "Vous nous demandez de parler aux femmes, mais vous savez très bien que les femmes n’aiment pas parler."»

    Plus d’excuses – Ressources et formations

    Pour remédier à cela, l’UCOFEM a développé en 2013 un Répertoire des femmes ressources, un annuaire pratique mis à la disposition des journalistes référençant les femmes ressources des différentes zones de la RDC, y compris leurs coordonnées, pour que le manque de femmes ressources ne trouve plus d’excuse. Anna Mayimona Ngemba ajoute : « Ce répertoire s’avèrera également précieux pour les associations, et permettra aux femmes leaders de s’unir pour attirer l’attention sur les perceptions négatives qui existent à l’encontre des femmes dans les médias. L’UCOFEM voudrait voir d’autres organisations de femmes s’engager à sensibiliser les femmes à leur droit à la liberté d’expression. »

    L’UCOFEM assure en outre une formation aux journalistes, hommes et femmes, autour de questions liées au genre, où elle leur prodigue des conseils sur la façon de couvrir les sujets dans le respect des droits à la liberté d’expression, de la justice sociale et de la citoyenneté, et mène parallèlement des activités de plaidoyer auprès des responsables des médias afin qu’ils et elles participent à changer l’image des femmes dans leurs sociétés de presse.

    [1] L’UCOFEM, qui appartient au Réseau des Femmes des Médias des Grands Lacs, est membre de Gender Links et point focal en RDC pour le Protocole de la SADC sur le genre et le développement.

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