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L'agriculture climato-intelligente devrait prendre davantage en compte les savoirs de l'agro-écologie


Une publication récente met en évidence un net déséquilibre entre les trois objectifs de l’agriculture climato-intelligente. L’adaptation au changement climatique semble bien plus considérée que son atténuation ou la sécurité alimentaire. Ce constat, ajouté à la multiplication des critiques, amène les auteurs à proposer un recadrage du concept ainsi que davantage de réciprocité avec l’agroécologie. Rencontre avec Stéphane Saj, agronome et écologue au Cirad et premier auteur de la publication.

Qu’est-ce qui vous a poussé à examiner la littérature scientifique sur l’agriculture climato-intelligente ?

Stéphane Saj : En 2015, lors de la troisième conférence scientifique mondiale sur l’agriculture climato-intelligente qui s’est tenue à Montpellier, nous avons constaté que la plupart des exemples illustratifs étaient centrés sur l’adaptation. Pour mémoire, le concept de « climate-smart agriculture » (CSA, ou agriculture climato-intelligente) repose sur la prise en compte simultanée de trois critères : une agriculture adaptée au changement climatique, qui assure la sécurité alimentaire de manière durable et qui contribue à l’atténuation du changement climatique.

Cette impression de déséquilibre fut renouvelée à l’occasion d’autres travaux sur le concept de CSA qui nous ont amenés à rédiger cet article d’opinion. Il se fonde sur une analyse des mots clés dans les publications scientifiques sur la CSA réalisée en avril 2017 sur Web of Science ainsi que sur les résumés des 434 interventions de la conférence de 2015. Nous avons très clairement mis en évidence la surreprésentation du critère de l’adaptation par rapport aux deux autres piliers du concept, mais aussi une absence notoire de la concomitance des trois objectifs visés par la CSA.

Comment expliquez-vous ce déséquilibre ?

S. S. : Le critère d’adaptation est directement lié à la productivité des systèmes agricoles, ce qui n’est pas le cas pour l’atténuation et la sécurité alimentaire. Cela conduit à un biais de raisonnement assez subtil. Par exemple, la sélection de céréales adaptées à la sécheresse est parfois abusivement qualifiée de climato-intelligente. Répondant au critère de l’adaptation, le rendement est ainsi amélioré et cela semble, en soi, une contribution à la sécurité alimentaire. Mais l’intention de départ étant uniquement l’adaptation, ces céréales peuvent être produites au prix d’émissions importantes de gaz à effet de serre, ce qui va à l’encontre de l’objectif d’atténuation. Elles peuvent aussi dépendre de nombreux intrants phytosanitaires, ce qui ne contribue pas à la satisfaction durable de la sécurité alimentaire.

Ces constats sont-ils à l’origine des controverses * qu’a suscité le concept de CSA ces dernières années ?

S. S. : Peut-être en partie. Mais il existe d’autres raisons à ces critiques. D’une part, la Global Alliance for Climate-Smart Agriculture (GACSA) s’est ouverte au secteur agro-industriel privé et, d’autre part, la définition de la CSA ne précise pas les moyens à mettre en œuvre pour satisfaire les trois objectifs. C'est pourquoi l’approche a parfois été accusée d’ouvrir la porte à une agriculture dont le seul but serait le rendement maximum. Même si ce reproche ne me semble pas vraiment justifié, il faut bien admettre que le changement de paradigme initialement voulu par la CSA ne s’est jamais réellement opéré...

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