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Burkina Faso : ''Au sahel, l'école se porterait mieux si... ''


« Qu’est-ce qui explique les « difficiles rapports » entre l’école et les communautés au Sahel ? Boubacar Ehadji, inspecteur de l’Enseignement du 1er degré à Dori, esquisse des réponses pertinentes à une problématique très complexe, dans la réflexion ci-dessous.

 C’est connu. S’il y a une région au pays des hommes intègres dont la géographie, la culture et l’histoire sont, bien que largement méconnues par le plus grand nombre, considérées comme sources/causes de leur rapport à l’autre et à tout, c’est bien la région du sahel burkinabè. Il n’est pas aisé d’infirmer cette conviction de bien de nos concitoyens au regard de sa cohérence, de sa pertinence et de sa légitimité. Nous osons même proclamer que la principale explication du rapport qu’une société entretient avec tout domaine/fait/phénomène se trouve aussi bien dans son histoire, dans sa culture que dans sa géographie.

De ce point de vue, l’on peut comprendre certains Burkinabè qui trouvent dans l’islam et l’élevage l’explication des rapports que les communautés au sahel, les peulhs en particulier, entretiennent avec l’école héritée du colonisateur français. En effet, les communautés au sahel burkinabè sont musulmanes à plus de 90%. Elles se sentent de ce fait et ce, légitimement, proches de la civilisation arabo-musulmane, comme les communautés chrétiennes du pays et de l’Afrique se sentent proches des civilisations occidentales.

Le sahel, comme toutes les régions du monde, est un ring, un champ de bataille, dans l’éternel combat que se livrent les deux civilisations depuis des siècles. Mais cette réalité historique et sociale suffit-elle pour expliquer les problèmes de la sous-scolarisation dans la région ? Soyons plus précis et posons la bonne question : l’islam constitue-t-il un obstacle majeur à la scolarisation au sahel comme certains de nos concitoyens le pensent ?

Si l’on considère les exigences (enseigner l’arabe dans les écoles) des groupes armés qui écument depuis 2016 une partie de la région, l’on est tenté de répondre par l’affirmative. Mais il se trouve que l’école ne date pas de 2016 au sahel mais de 1901 (Dori), de 1934 (Djibo), de 1947 (Aribinda) de 1951 (Sebba), de 1954 (Gorom-Gorom et Bani), de 1958 (Markoye), de 1962 (Sampelga, Gorgadji), etc. Durant la période coloniale déjà, il y avait sept (7) écoles primaires dans la région du sahel burkinabè.

Il se trouve aussi que les foyers coraniques ‘‘traditionnels’’ eux-mêmes peinent de plus en plus, en zone urbaine comme en zone rurale (avec des disparités), à trouver des apprenants issus du milieu. Et si, durant la période coloniale et les premiers moments qui ont suivi les indépendances formelles, des communautés au sahel estimaient que l’école préparerait au christianisme, de nos jours, il est aisé de se convaincre que les sahéliens savent très bien que l’institution scolaire ne détourne pas de l’islam. Les populations voient des mosquées dans des casernes militaires. Elles connaissent/côtoient beaucoup d’hommes de tenue dans la région qui sont des musulmans pratiquants. Elles connaissent/côtoient des fonctionnaires de tous les corps qui fréquentent des mosquées et qui y font très souvent des prêches bien appréciés.

Nous avons personnellement connu des agents de l’Etat, officiant comme muezzins dans des mosquées en zone rurale. Le peulh en particulier et le sahélien en général, sait donc très bien que l’école ne détourne pas de l’islam. Mieux, pour certains, les acquis scolaires favorisent/facilitent l’apprentissage de la lecture du Saint Coran et vice-versa. Pour d’autres, les fonctionnaires musulmans font même plus preuve de piété que les autres. Ce n’est donc pas parce que dans une localité, un parent d’élève aurait soustrait son enfant de l’école pour le placer auprès d’un guide religieux, qu’il faille tirer la conclusion selon laquelle les foyers coraniques dépeuplent les écoles. Ce sont des situations qui arrivent certes dans les villages, mais elles sont marginales.

Du reste, aujourd’hui, les communautés et leurs enfants entretiennent plus ou moins les mêmes rapports avec les foyers coraniques qu’avec l’école de type moderne. Sur la base de simples observations, il est aisé de constater que les taux d’accès, de maintien et d’achèvement dans les écoles classiques sont de très loin supérieurs à ceux des foyers coraniques. Certains de ces foyers n’ont jamais conduit un seul enfant jusqu’à la fin de ses études du Saint Coran. Preuve que l’intérêt des populations est, malgré tout, en réalité et dans un certain sens, beaucoup plus orienté vers l’école dite moderne.

Pour clore ce chapitre, disons que si l’adhésion à l’islam était une cause majeure de ‘‘rejet’’ de l’école au sahel, le même phénomène serait observé au Nord, dans la boucle du Mouhoun et dans les Hauts-bassins, pour ne citer que ces régions fortement islamisées.

L’autre cause ‘‘majeure’’ de la sous-scolarisation au sahel largement partagée et contre laquelle nous nous érigeons, est l’élevage. Dans la conscience collective des Burkinabè, le peulh et par extension les populations au sahel, ne sont préoccupés que par l’élevage. Sans domicile fixe, nomade, le peulh n’a pas le temps pour l’école, pense-t-on. Ce que beaucoup de Burkinabè ne savent pas, c’est que moins de 5% des populations au sahel sont nomades. Les populations sahéliennes sont sédentaires et agro pasteures dans une écrasante majorité.

Mieux, très peu de gens savent que chez les peulhs, tout le monde n’est pas affecté aux activités pastorales. Presque toujours, c’est un ou deux fils d’un certain âge, de la famille, qui sont affectés à ces tâches. L’activité pastorale n’est donc pas une cause majeure de la sous-scolarisation au sahel. Dans la région, son impact sur l’accès et le maintien des élèves à l’école est marginal, comparé par exemple à celui des sites aurifères ou à celui des activités agricoles. Nous sommes conscients qu’il sera difficile de bousculer cette ‘‘horrible certitude’’ sur les rapports entre l’élevage et la scolarisation au sahel. Mais c’est la réalité. La pure réalité. Qu’est-ce qui explique alors les ‘‘difficiles rapports’’ entre l’école et les communautés au sahel ?

Risquons une esquisse de réponse à cette question, à travers trois réalités incontestables : le sahel n’a jamais été une région pauvre, certains ‘‘produits’’ de l’école déçoivent de par leur ‘‘cruauté’’ et les résultats de l’institution scolaire dans la région ne plaident pas en sa faveur. De quoi s’agit-il réellement ? Eh bien, le 20ème et le 21ème siècle sont des siècles de matérialisme par excellence. Ils ont consacré la course effrénée pour les richesses sur tous les continents. L’Afrique en général et le Burkina Faso en particulier, n’échappent pas à cette réalité. La connaissance et la spiritualité ne sont plus des quêtes pour elles-mêmes. La connaissance est recherchée parce qu’elle est susceptible d’être un pont d’accès à des richesses.

Plus grave, au lieu de promouvoir les valeurs sociales et de renforcer les compétences des apprenants afin de leur permettre de contribuer au progrès économique et social du milieu, l’école apparait comme un laboratoire de destruction des structures ethnoculturelles et socioéconomiques. Chaque enfant qu’on enseigne est ainsi un homme qu’on perd, contrairement à la conviction de Victor Hugo qui soutient que « chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne ». Les sortants de l’école ne sont pas perçus comme des modèles de réussite sociale, qu’ils soient fonctionnaires ou pas.

Le quotidien de bien des fonctionnaires dans la région étant fait à travers le temps, d’endettements auprès des communautés et de rackets. S’il faut donc aller à l’école pour, à terme, mener une telle vie, mieux vaut…se consacrer à autre chose, à ce qu’on fait déjà et qui est mieux. C’est ainsi que les sites aurifères ou les activités socioéconomiques du milieu ou… deviennent des pôles d’attraction, au détriment de l’école. Le « rêve d’une ascension sociale fulgurante » pousserait certains parents et certains enfants à éviter donc l’école, dans un monde où face à toute situation, ce qu’on gagne et ce qu’on perd (matériellement), sont constamment mis sur les plateaux d’une même balance.

La deuxième raison plausible de la distance que les populations au sahel observeraient vis-à-vis de l’école tient aux exactions multiples et multiformes qu’elles subissent de la part de beaucoup de ‘‘produits’’ de l’institution scolaire. Qui veut ressembler à son bourreau ? Très peu de gens, de notre point de vue. Nous préférons ne pas nous attarder sur cette cause pour laisser chacun poursuivre la réflexion et les recherches afin de se convaincre de son impact sur le désamour supposé ou réel entre les communautés au sahel et l’école.

La troisième et dernière explication de la sous-scolarisation au sahel tire ses sources dans les résultats et le comportement de l’école dans la région. Nous connaissons des écoles qui, après 20 ans d’existence, ne totalisent pas 10 admis à l’examen du certificat d’études primaires. Il y en a qui, plus de vingt ans après leur ouverture, ont produit tout au plus un seul fonctionnaire. Et quand vous mettez deux, trois enfants à l’école et que vous ne voyez rien ou presque venir, le doute s’installe et vous commencez par vous dire que ce que vous cherchez pour vos enfants n’est pas dans cette institution.

Il nous est parvenu, l’écho de la déception d’un parent d’élève qui demandait à un encadreur pédagogique dans la région, devant le maître de son enfant, à quoi sert l’école. Face à l’incapacité de son enfant d’écrire même son nom, après huit années passées sur les bancs, sans jamais s’absenter selon lui, son amertume et son doute paraissent légitimes. Nous nous rappelons aussi, le défi lancé par un autre parent d’élève à une enseignante dans la région, lui demandant de sortir tous les registres d’appel journalier du CP1 au CM2 de son enfant, et de lui dire/montrer quel jour celui-ci s’est absenté de l’école.

Il refusait par ce défi, qu’on lui impute à lui seul, la responsabilité de la faiblesse de son enfant à l’école. Nous nous souvenons encore, comme si c’était hier, de ce parent d’élève, ancien élève des écoles rurales, qui nous avait apporté un cahier dans lequel, il avait reproduit le calendrier de l’année, pour suivre les présences (même plus les absences) du directeur de l’école de son village. Il y a dans la région des attitudes/démarches pires que tout cela, indicibles.

Quelle est la part de responsabilité des différents acteurs face à une telle situation ? Quelle est la part de responsabilité de l’Etat, des parents d’élèves, des élèves, des communautés, des intellectuels issus du milieu, des encadreurs pédagogiques et des enseignants dans l’image/les résultats et le ‘‘comportement’’ de l’école au sahel ? Qui va accorder du crédit à une institution dont les résultats sont en décalage avec ses attentes ?

Nous ne saurons répondre à toutes ces questions. Mais disons qu’il est facile d’accuser l’autre et/pour se dédouaner. Une chose est certaine : les problèmes de la scolarisation au sahel trouveront leurs réponses quand ils cesseront d’être portés par des stéréotypes. Comme du reste tous les problèmes dans tous les domaines dans la région. Ce qui est encore sûr, un jour viendra, le jour de la vérité finira par venir. Et le monde entier verra ce jour-là, qu’on n’a pas toujours interrogé profondément/suffisamment l’école au sahel burkinabè. Fort heureusement, de plus en plus, le problème commence à devenir une préoccupation majeure, une préoccupation nationale. Et c’est tant mieux.

Boubacar ELHADJI
Inspecteur de l’Enseignement du 1er Degré à Dori
boubacar.elhadji@yahoo.fr
Tél : 70 10 05 50/78 64 08 70

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