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Le dilemme de l'action humanitaire en Haïti : plaidoyer pour un nouveau paradigme de coopération.


L’état d’urgence sanitaire de gestion du covid-19 captive les esprits sur la fragilité socio-économique de la population haïtienne et la faiblesse du système de santé publique locale. Le nombre croissant de victimes directs (plus de trois milles contaminés) illustre l’efficacité relative de la gouvernance de cette crise sanitaire ;  à  observer de plus près, le bilan des besoins humanitaires révèle une crise aigüe du monde social haïtien, les crises humanitaires afférentes et les réponses d’urgence au chevet de l’agonisant. Derrière cette crise sanitaire/humanitaire se profile un dilemme dans l’action multisectorielle (publique/internationale) entreprise dans l’objectif d’enrayer la persistance des inégalités et l’extrême pauvreté sévissant au singulier pays sous-développé de la Caraïbe insulaire en contexte humanitaire.

De l’Aide d’urgence en Haïti

La sombre année 2019 a été le théâtre d’un fort mouvement de contestation politique, s’accompagnant de violences politiques, d’une détérioration de la monnaie locale, d’une hausse des indices des prix à la consommation (IPC), d’un déficit budgétaire, de la crise alimentaire, de la présence active de groupes armés terrorisant la population vulnérable. Cette conjoncture a enfanté une hausse de personnes en  situation humanitaire, soit 4.6 millions, quoique la survenance de risques naturels majeurs n’ait pas contribué dans l’édification de ce tableau sombre.  Au seuil de l’année 2020, le bureau des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) a dressé une méthodologie complexe de détection de ces nouveaux vulnérables. Une Hausse de  près de 80 % par rapport aux prévisions de l’année antérieure 2019, soit 2.1 Millions d’individus[1]. Là encore, cette crise humanitaire[2] sans précédent requiert une enveloppe budgétaire d’intervention de 253 millions dollars US pour la communauté humanitaire internationale, qui aura pour cible 2.1 millions de bénéficiaires.

Ce budget prévisionnel s’avère indispensable aux besoins urgents des personnes en situation d’extrême pauvreté dans leur quête d’accès aux biens et services  sociaux de base. Mais les réponses d’urgence humanitaire sont « par essence » des réponses provisoires aux situations de dénuement. La logique d’intervention en contexte humanitaire induit à leurs operateurs l’impératif d’urgence multisectorielle. Cette logique incombe la responsabilité du « développement » aux partenaires de développement ; les plans stratégiques de développement auront à y inclure des politiques de réduction des risques naturels. Cette division du travail des acteurs internationaux peut contribuer à l’entretien et la reproduction de la situation humanitaire continue, itérative et par-là d’hypothéquer les chances de réussite des programmes de l’action de la communauté internationale pour la réalisation des Objectifs de Développement Durable (ODD) de 2030[3].

En effet, le territoire haïtien est en permanence exposé à de multiples risques naturels [4](hydrométéorologiques, submersion littorale, glissement de terrain, tremblement de terre)[5] dont une saison cyclonique supérieure à la moyenne pour l’année cyclonique en cours, de 14-15 cyclones et 7-8 ouragans sur le bassin des Caraïbes. La fréquence et l’intensité des catastrophes naturelles accroissent les chances d’échec des actions des cycles de programmation de développement durable en Haïti. Une seule catastrophe naturelle majeure suffit à mettre à mal les politiques en cours ! La complexité de l’anarchie urbaine et les constructions précaires, la faiblesse du système de santé local, la défaillance du monopole de la violence légitime étatique, la raréfaction des investissements directs étrangers productifs, l’inefficience d’une politique agricole, rendent vulnérable le corps social haïtien aux impacts des catastrophes naturelles.

La synergie aides humanitaire /développement face aux enjeux de construction d’une société résiliente développée.

Face aux vulnérabilités de la structure sociale haïtienne, l’action humanitaire ne peut plus se recroqueviller dans la planification et l’opérationnalisation des réponses d’urgence. Autrement dit, une synergie action humanitaire/politique de développement est indispensable face à l’ampleur de la fragilité du territoire haïtien et son extrême sous-développement. Les programmes d’action humanitaire doivent comporter des effets de temporalités court/moyen et long termes sur les populations vulnérables. A cet effet, la communauté humanitaire serait plus performante si l’efficience et l’efficacité de leurs interventions seraient évaluées sur ces trois temporalités. De la même façon, les programmes de développement durable seraient mieux efficaces s’ils permettraient la mise en œuvre efficace de plan de contingence multirisque et les réponses d’urgence. Une meilleure gouvernance  publique accroitrait une meilleure planification de l’aide et d’interventions d’urgence. Une telle synergie nécessiterait la fabrication de nouvelles méthodes en suivi-évaluation et de coordination de l’action de coopération. La conception, la mise en œuvre et l’évaluation des programmes internationaux/publics induiraient de nouveaux indicateurs de performance. La relance de l’économie post-catastrophe serait plus résiliente face aux éventuels risques, chocs humanitaires.

Cette gouvernance de l’action de coopération multisectorielle et multilatérale contribuerait à la légitimation de l’action publique dans la société haïtienne. Le déficit de légitimité publique hypothèque les conditions de possibilité de réalisation des programmes/politiques de développement. En retour ledit échec renforce la méfiance des populations vulnérables envers les opérateurs de développement. Or le projet de modernisation d’une société ne peut se soustraire sans la mobilisation de la société civile plurielle, dont les marginalisés socio-économiques. La marginalisation structurelle et l’apathie aux politiques de croissance redistributive, résiliente tendent à entretenir le cercle vicieux de la pauvreté chronique et la récurrence des situations humanitaires de grande ampleur.

 L’enjeu de notre réflexion est le pari de la légitimation étatique par la dynamisation de la synergie de l’action  humanitaire et l’aide au développement pour mieux répondre aux enjeux de l’horizon de 2030. La rétroaction de la coordination d’intervention  de ces trois acteurs peut déclencher  un saut qualitatif ,cumulatif et durable de l’architecture socio-économique traditionnelle haïtienne vers une politique de « Progrès » multidimensionnelle et inclusive .Cette nouvelle gouvernance pourra contribuer au changement sociétal haïtien qui soit respectueux  du cadre symbolique humaniste de la modernité avancée, dont l’ONU est la principale institution chargée de l’instauration et du maintien de la paix entre les nations par la promotion du développement comme vecteur de coopération internationale[6].

 Domingue MIRACLE

Responsable de projet du Groupe d'Intervention pour le Développement Durable (GIDD)

domingue.miracl@gmail.com

[1] Voir OCHA/HAITI : Plan de Réponse Humanitaire révisé (Janvier 2019-Décembre 2020), Port-au-Prince, Fevrier2020, p.7.

[2] Pour d’amples informations sur cette crise humanitaire, voir OCHA/HAITI : Aperçu des besoins humanitaires, Janvier 2020, Haïti.

[3] Voir Equipe Pays des Nations Unies en Haïti : Haïti, cadre de développement durable (2017-2021), Port-au-Prince, 2017. Ce document présente les grandes lignes de coopération de l’aide au développement des Nations Unies  pour le cycle pluriannuel (2017-2021).

[4]  Voir Comité interministériel d’Aménagement du territoire (CIAT) : Atlas des Menaces naturelles, 2016, Haïti.

[5] Voir PNUD/HAITI : Guide Méthodologique de réduction des risques naturels en zones urbaines en Haïti, Haiti.

[6] Depuis la sortie de l’Age de Fer du court XXe siècle belliqueux, L’ONU devient le légataire exécuteur des Droits de l’Homme du projet du Siècle des Lumières. Le respect des droits de l’Homme et la préservation viable  de l’écosystème planétaire constitue le fondement de l’éthique de la grammaire des interventions onusiennes  pour la paix perpétuelle et l’inclusion de la diversité. Voir Jean ZIEGLER : Chemins d’Espérance, Editions du Seuil, 2016.

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