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Coronavirus : sommes-nous à la veille d'une crise alimentaire mondiale ?


Le monde entier n’en aura pas fini de sitôt avec la crise sanitaire du Covid-19. Dans de nombreux pays du Nord, elle aura dans les mois à venir de lourdes répercussions économiques. Mais le pire est à craindre dans les pays du Sud avec une famine sans précédent, comme alerte l’Onu : les populations menacées pourraient presque doubler entre 2019 et 2020. Voici les enjeux.

Ces cris d’alarme sont faits pour être entendus. Fin avril, la FAO (Programme de l’Onu pour l’alimentation et l’agriculture) et le PAM (Programme alimentaire mondial) ont révélé leurs chiffres : 113 millions de personnes étaient au bord de la famine en 2018, 135 millions en 2019. Les projections pour 2020 dépassent l’entendement, avec un quasi doublement des chiffres de 2019, soit 250 millions de personnes menacées. Les facteurs sont multiples, entre les conflits et les dérèglements climatiques auxquels vient de se superposer la crise sanitaire du Covid-19. Dans ce « contexte d’insécurité alimentaire aiguë » comme le souligne l’Onu, 55 pays ont « une capacité très limitée voire inexistante à faire face aussi bien aux conséquences sanitaires qu’économiques ». L’accès aux ressources alimentaires devient donc un enjeu planétaire.

Des marchés agricoles sous tension

Le monde agricole va donc devoir tenir son rang pour surmonter la crise annoncée. D’autant que l’impact du Covid-19 est en train de mettre sous tension les marchés internationaux de matières premières agricoles. Si les productions records de 2018 et 2019 devraient se ralentir, les prix des matières premières comme le blé ou le riz ont continué de grimper, ce qui inquiète la FAO. Surtout pour les pays les plus pauvres – notamment en Afrique avec le Soudan, l’Ethiopie ou la Somalie – qui auront, dans les mois qui viennent, de moins en moins accès aux marchés internationaux. La crise sanitaire a poussé les principaux acheteurs – Egypte, Arabie Saoudite, Inde ou Algérie – à « suracheter » du blé et du riz, faisant grimper leur cours. Le scénario de la crise alimentaire de l’après-2008 (due à une sécheresse majeure partout sur la planète) est donc à nouveau sur la table.

A l’autre bout du spectre, le confinement opéré par la plupart des pays depuis début mars a quant à lui provoqué une baisse de la demande d’autres matières premières agricoles comme le maïs et le sucre (pour l’éthanol), le colza, le soja ou encore l’orge brassicole. Les grands pays industrialisés et agricoles comme les Etats-Unis ou le Brésil voient leurs revenus chuter. Une réaction en chaîne classique s’est amorcée, avec de récentes annonces de baisse de production faites de la part de plusieurs grands acteurs céréaliers, comme l’Ukraine qui a déclaré en avril dernier réduire de 3% sa production. « La raison principale de cette forte baisse est que l’offre reste abondante dans le monde, explique Don Roose de la maison de courtage US Commodities. Les stocks de produits agricoles restent élevés. »

La chaîne d’approvisionnement, clé de voûte de l’édifice

Mais au-delà de ces baisses, c’est surtout le dérèglement des chaînes d’approvisionnement qui inquiète les marchés. Le dernier coup de semonce en date est venu de Russie, premier exportateur mondial de blé, qui a décidé de suspendre ses exportations jusqu’au 1er juillet, pour protéger son marché intérieur. Un coup dur pour les pays importateurs, principalement parmi les pays arabes. « A la différence de la crise de 2007-2008, on ne parle aujourd’hui pas de dysfonctionnement en matière de productivité, soulignait un rapport de l’ONG Oxfam, en avril dernier. Le risque repose sur une perturbation des chaînes d’approvisionnement avec une perte de revenus conséquente pour les acteurs de ces filières. » D’autant que si les stocks mondiaux de céréales maintiennent leur niveau (environ 2,8 milliards de tonnes), le principal problème reste leur répartition, et le mode d’acheminement là où la demande s’avère critique. « La fermeture de frontières et le confinement, explique Qu Dongyu, directeur général de la FAO, ainsi que le comportement d’aversion des travailleurs, peuvent empêcher des agriculteurs de cultiver les terres et des transformateurs des produits alimentaires de s’occuper de la transformation. » Plus vite les restrictions de transport seront levées, plus vite les pays demandeurs pourront avoir accès aux matières premières.

Le marché des intrants semble quant à lui plus stable, les principaux consommateurs ayant constitué des stocks avant le début de la crise sanitaire, esquivant les surcoûts liés au transport qu’ont connu d’autres secteurs économiques. Parmi les producteurs majeurs d’engrais, le groupe marocain OCP a maintenu sa production et l’accompagnement qu’il propose aux agriculteurs : « Nous assurons au quotidien l’approvisionnement des agriculteurs en intrants et engrais indispensables à la production agricole. Pendant ce temps, nos mines, nos usines de production et nos ports sont opérationnels afin de continuer à jouer notre rôle pour nourrir le monde tout au long de cette période fragile. » Le management du groupe OCP a immédiatement pris la mesure des enjeux pesant sur la sécurité alimentaire mondiale. « Depuis le début de la crise, de nombreux gouvernements ont reconnu le caractère critique et essentiel du secteur des engrais, mettant en œuvre les politiques nécessaires pour garantir le bon fonctionnement de la chaîne d’approvisionnement, explique un cadre de l’OCP. Les systèmes de veille marché, de veille réglementaire ainsi que le monitoring des chaînes logistiques sont au cœur du dispositif mis en place par le groupe dès les premiers signes de la pandémie du Covid-19. »

L’approvisionnement et la maîtrise des coûts sont en effet sur les lèvres de tous les industriels. « Si nous parvenons à normaliser les flux de produits mondiaux, une partie de l’augmentation des coûts due à la perturbation du système Covid-19 devrait s’estomper, voire disparaître complètement en 2021. Et avec l’assouplissement de certains intrants pétrochimiques et d’autres perturbations qui ont eu un impact sur les coûts au cours des deux dernières années, nous devrions également constater une baisse des coûts des matières premières sous-jacentes », assure Andrew Sandifer, vice-président de FMC Corporation. Car sans fertilisants à des prix accessibles, pas de production agricole.

Une crise sociale majeure en ligne de mire

Si les conditions sont réunies pour que la production puisse reprendre, reste donc la question du transport international à régler. Et le plus tôt sera le mieux. Dans les pays du Sud, les petits producteurs seront les premières victimes de la crise. Pas de production sera synonyme d’une absence de revenus. Cette crise sanitaire est « un coup de massue pour des millions personnes qui ne peuvent pas manger si elles ne parviennent pas à gagner un salaire. Le confinement et la récession économique mondiale ont déjà anéanti leurs économies », déplore Arif Husain, l’économiste en chef du Programme alimentaire mondial. « La crise qui se prépare est d’une tout autre dimension, plus insidieuse [ndlr : que celle de 2008], reprend le rapport d’Oxfam : celle d’une accentuation des inégalités et d’une paupérisation des producteurs et productrices, avec des conséquences à long terme très préoccupantes sur leur accès à l’alimentation ».

Organismes internationaux et ONG redoutent donc cette situation critique dans les pays du Sud qui aurait forcément un effet de ricochet sur les pays du Nord, comme le déplore Thierry Pouch, responsable des études économiques des Chambres d’agriculture françaises. Un enjeu planétaire se joue donc actuellement : pour éviter le pire, les acteurs de l’agriculture mondiale n’ont pas d’autres choix que de faire redémarrer la machine.

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