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L'Approche par les Compétences (APC) : Le nouveau fétiche



  • Dans le secondaire et le primaire, l'APC est la nouvelle démarche pédagogique en vigueur. Désormais, c'est cette approche qui va orienter les enseignants dans leurs cours. Sortie tout droit des officines du néo libéralisme, elle est sensée devoir fournir des compétences directement exploitables dans le monde de l'emploi. Après le crédo des transferts de technologies dans les années 70 qui étaient supposés industrialiser l'Afrique afin qu'elle puisse rattraper l'Occident, voici que le même Occident nous sert un nouveau fétiche, l'APC, pour la solution à l'équation du chômage.

    L'on est brutalement passé de l'approche par objectifs (APO) à l'APC sans une évaluation locale préalable. En fait d'évaluation, ce qui nous a été servi par les patrons de la chaîne pédagogique, ce sont toutes les insuffisances que les commanditaires (les officines du néo libéralisme) auraient relevées sur cette approche en Occident et qu'ils ont machinalement fait leur. Autrement dit, la décision de changer d'approche pédagogique n'a pas été une décision souveraine de notre pays et de notre continent.

    Sans renier toute pertinence à l'APC, il convient tout de même de dire que, si la pédagogie est une démarche qui consiste à accompagner l'enfant vers le savoir, on ne saurait bâtir cette démarche sans prendre en compte cet enfant et son environnement global qui impacte forcément sur la démarche et sur les capacités de l'apprenant. Cela signifie qu'en fonction des contextes (politique, économique, culturel, idéologique…), une démarche subit des inflexions, des réaménagements. Une approche qui a été conçue dans un contexte d'effectifs raisonnables et de disponibilité du matériel pédagogique ne peut pas être plaquée dans un contexte à effectifs pléthoriques et de pénurie de matériels didactiques.

    En fait, l'adhésion sans réserve à l'APC s'adosse à une croyance quasi religieuse ; cette approche est censée apporter une solution définitive au problème du chômage. On sait en effet que le casse-tête des gouvernements est bien la question du chômage des jeunes, surtout dans les pays de la périphérie où celui-ci est très élevé. Tout fétiche proposé pour résoudre ce problème est alors le bienvenu. Et l'APC telle que ses adulateurs le présentent, a toutes les vertus d'un fétiche : nous avons enfin trouvé la démarche magique pour utiliser nos savoirs en vue de résoudre les problèmes de la vie, dont le chômage. Et c'est là où nous tombons de plain-pied dans la mythologie.

    Dans le mythe, le héros ou la divinité est doté de pouvoirs extraordinaires et de toutes les vertus qui le destinent inévitablement à venir à bout de tout obstacle, même celui qui parait insurmontable pour les humains. Ces derniers lui vouent un culte, célèbrent ses louanges et placent en lui tous leurs espoirs. Avec l'APC, nous sommes carrément dans l'univers religieux avec une divinité et des prêtres chargés d'annoncer sa bonne nouvelle (les inspecteurs zélateurs de l'APC). L'APC est donc la nouvelle divinité qui va étrangler l'hydre qu'est le chômage. Bref, elle va faire émerger le meilleur des mondes possibles (pour ne pas dire le paradis) où chaque apprenant saura résoudre ses problèmes et ne pas tout attendre des pouvoirs publics.

    Dans cette démarche mythologique, l'APO est tout simplement diabolisée. Sur le plan éducatif l'APO est implicitement responsable de tous les maux de la société du fait qu'elle n'a pas pu doter les apprenants de compétences pour les résoudre. Les prêtres de l'APC la présentent comme la divinité qui saura faire éclore toutes les possibilités/virtualités dont recèle l'éducation.

    Dans cette ambiance mythologique faite de louanges, il ne se trouve personne pour se demander qu'avec tant de défauts que l'on attribue à l'APO et à ses devancières - notamment celui de se limiter aux savoirs savants et de ne pas pouvoir donner des compétences pour résoudre les problèmes pratiques de la vie- comment le monde a-t-il pu connaitre de fulgurantes avancées technologiques, scientifiques et résoudre ses problèmes jusque-là? Comment des savoirs accusés de ne pas avoir de perspectives pratiques ont pu donner naissance à notre technocosme ?

    En Occident, berceau de l'APC, la civilisation industrielle est née des siècles avant l'APC, preuve que le savoir y avait toujours une vocation pratique. Cela ne signifie-t-il pas que le monde n'a pas attendu l'APC pour traduire les savoirs en compétences techniques, pratiques. En fait, dans toutes les sociétés, qu'elles soient traditionnelles ou modernes, les hommes construisent des savoirs pour résoudre des problèmes de la vie, nous ne l'apprenons pas avec l'APC. Qu'est-ce qui explique alors que les prêtres de la religion APC occultent cette évidence ?

    En réalité, l'objectif ultime des officines de l'ultralibéralisme est de mettre l'éducation à la remorque de l'entreprise pour en faire une fabrique d'ouvriers prêts à l'emploi. Voilà pourquoi dans "les compétences", il y a insidieusement une hiérarchisation des savoirs ; ceux qui sont exploitables dans le monde économique sont naturellement prioritaires. Dans cette logique, c'est l'économie qui hiérarchise les priorités de l'éducation et devient juge de l'opportunité d'enseigner ou non un savoir. Des recommandations émanant d'études, toutes financées par le courant néo libéral, nous pressent de diminuer les ouvertures dans les filières non scientifiques et techniques, à défaut de les fermer comme le proposent certains ultra- libéraux. A l'appui de cette thèse, le Pôle de Dakar rappelle fort opportunément aux gouvernements africains accrocs de l'ordre établi, que les contestations estudiantines partent toujours des établissements réservés aux humanités. Moralité : formez moins de gens ayant l'esprit critique et vous aurez le sommeil tranquille.

    Handicaper la formation des apprenants pour la bonne santé des entreprises, tel est le projet voilé de l'APC. La position de nos syndicats est claire par rapport à cet objectif : l'éducation doit former l'homme dans toutes ses dimensions. Il est hors de question d'évacuer l'aspect critique ou de baisser sa tonalité dans la formation. Pour un homme tout comme pour la société, un emploi est tout aussi nécessaire que l'esprit critique.

     

     

     

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