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Quid du développement durable en Algérie?



  • Quid du développement durable en Algérie ? La nécessité d’une action renforcée

    Par Sofiane Baba[1] et Jacques Prescott[2]

    [1] Sofiane Baba est professeur de management stratégique à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke. Ses recherches portent sur, notamment, la gestion du développement durable et la responsabilité sociale des entreprises.

    [2] Jacques Prescott est consultant international en développement durable et professeur associé à l’Université du Québec à Chicoutimi. Il fait partie des principaux artisans de la stratégie québécoise de la biodiversité et de la première stratégie de développement durable du Québec et a assisté le gouvernement algérien dans sa démarche de développement durable.

    La manière dont les sociétés contemporaines ont envisagé le développement économique et la création de richesses n’est plus viable sur les plans sociaux et écologiques.

    Si ce constat est loin d’être récent, l’urgence en est pourtant palpable. Inégalités alarmantes, émissions de gaz à effet de serre, pollution des sols, acidification des eaux, érosion de la biodiversité et gaspillage, autant de problématiques qui remettent en question le vivre-ensemble, la viabilité de nos sociétés, voire la vie humaine sur Terre. L’Algérie n’échappe pas à cette réalité et, en tant que pays émergent, doit établir une stratégie claire en matière de développement durable. Surtout, celle-ci doit être intégrée à l’ensemble des orientations politiques et être accompagnée d’investissements conséquents pour en faciliter la mise en œuvre. C’est souvent à ce niveau qu’échouent les pays sur la voie d’un développement durable.

    En 2015, l’Algérie a adopté les 17 objectifs de développement durable des Nations unies. Le pays a également ratifié l’accord historique de Paris (Cop 21, 2015) et s’est engagé à contribuer à l’effort collectif de réduction des gaz à effet de serre et d’adaptation aux changements climatiques. Mais, ces engagements peinent à s’inscrire dans une perspective plus holistique répondant aux attentes de la population. Par exemple, face à l’annonce récente de la reprise de l’exploitation du gaz de schiste, sans aucun débat social et politique, l’on peut rester dubitatif quant à la durabilité du développement en Algérie.

    Pourtant, une réflexion en ce sens a déjà été réalisée et les grandes lignes d’une stratégie nationale de l’environnement et du développement durable pour l’horizon 2018-2035 ont été esquissées.

    Le récent contexte sociopolitique du pays a mis sous silence cette importante stratégie qui répond en bonne partie aux aspirations du peuple algérien, exprimées notamment à travers le Hirak. Nous voulons dans cette contribution rappeler les grandes lignes du projet de stratégie nationale de développement durable, en souligner l’importance et conclure avec quelques recommandations pour que l’Algérie s’inscrive pleinement dans la voie d’un développement durable.

    La stratégie nationale de développement durable et son plan d’action

    Entre 2016 et 2018, grâce au soutien technique du Programme d’Appui à la Politique sectorielle de l'Environnement en Algérie (PAPSE) et à l’appui financier de l’Union européenne, le ministère de l’Environnement et des Énergies renouvelables de l’Algérie (MEER) a élaboré un projet de stratégie nationale de l’environnement et du développement durable (SNEDD) et mis à jour le Plan national d’action environnementale et de développement durable (PNAEDD). Ces documents stratégiques actuellement à l’étude au sein du gouvernement résultent d’un important effort de concertation au sein du MEER et au niveau interministériel. Ils constituent le fondement de la programmation budgétaire du MEER et de ses principaux partenaires impliqués dans la démarche nationale de protection de l’environnement dans une perspective de développement durable.

    Cette stratégie nationale de développement durable a vu le jour à la suite d’une réflexion menée en trois phases et impliquant de nombreux universitaires, cadres et experts tant nationaux qu’internationaux. Au cours d’une première phase réalisée en 2016 et 2017, les membres du comité stratégique du MEER et les membres du Comité national d’examen du PNAEDD ont convenu d’un cadre stratégique pour la SNEDD et ses PNAEDD quinquennaux. Présenté sous la forme d’un tableau synoptique, ce cadre stratégique identifie les principaux thèmes et axes transversaux, objectifs, actions et activités jugés prioritaires par le gouvernement à l’horizon 2035. Ce premier travail a posé les bases d’une compréhension commune de ce que devrait être le développement durable en Algérie.

    Dans une deuxième étape, à la suite de la mobilisation d’un expert international en juillet 2018, un projet de SNEDD a été formulé. Prenant assise sur le Cadre stratégique et tenant compte de la Constitution nationale, du Programme de la Présidence de la République et du nouveau modèle de croissance économique du pays, la SNEDD propose une vision et des objectifs de développement qui traduisent à la fois les aspirations nationales et les engagements internationaux de l’Algérie en matière de protection de l’environnement et de développement durable. La stratégie nationale de l’environnement et du développement durable de l’Algérie rappelle les 8 principes généraux de protection de l'environnement inscrits dans la loi algérienne de 2003 et sur lesquels le gouvernement est tenu de fonder son action.

    La SNEDD tient également compte des objectifs exprimés dans les diverses stratégies et plans d’action nationaux sectoriels qui concernent l’environnement et le développement durable et se présente comme un outil de planification stratégique intégrateur. La SNEDD mise sur l’économie verte et circulaire comme vecteur de développement et de diversification économique pour améliorer la qualité de vie de tous les Algériens dans une perspective d’équité et de lutte contre les inégalités. Elle vise la sécurité alimentaire, la résilience face à la désertification et aux changements climatiques, la préservation du capital naturel national et une gouvernance plus efficiente.

    Dans la troisième et dernière étape réalisée à l’automne 2018, le PNAEDD du gouvernement algérien a été actualisé comme le prévoit la Loi sur l’environnement. Ce projet de plan d’action, élaboré en concertation avec les ministères, directions et organismes concernés, s’appuie sur les données les plus récentes sur l’état de l’environnement et les principaux défis environnementaux et socio-économiques de l’Algérie. Il donne un aperçu des coûts engendrés par les dommages causés à l’environnement du pays par les activités humaines et des coûts de remédiation. Le PNAEDD actualisé identifie les actions prioritaires et les principales activités envisagées pour les cinq prochaines années. Il désigne les parties prenantes impliquées dans la mise en œuvre de ces actions et propose une estimation des investissements jugés essentiels pour la réalisation de ce plan.

    La réflexion qui a mené à la stratégie algérienne de développement durable n’a rien à envier aux meilleures pratiques en la matière. Les experts nationaux et internationaux qui ont contribué au processus ont fait en sorte que la stratégie formulée tienne compte des réalités, ressources, opportunités et défis du pays.

    Pris ensemble, la SNEDD 2018-2035 et le PNAEDD 2020-2024 proposent 7 axes stratégiques, 19 objectifs, 34 actions prioritaires et une centaine d’indicateurs de performance permettant d’évaluer dans la durée les retombées de ces actions et d’ajuster les politiques publiques en conséquence. 

    Ces documents proposent une vision inspirante : « À l’horizon 2035, le peuple algérien jouit d’une réduction des inégalités sociales, de l’élimination des disparités régionales, et d’une économie productive et compétitive dans le cadre d’un développement durable et de la préservation de l’environnement. Les actions mises en œuvre par le gouvernement et ses partenaires garantissent l’usage rationnel des ressources naturelles ainsi que leur préservation au profit des générations futures, protègent les terres agricoles et le domaine public hydraulique, par la protection des écosystèmes, la lutte contre la désertification, les pollutions et nuisances, la gestion intégrée des déchets et l’investissement dans l’économie verte. »

    Passer de la réflexion à la mise en œuvre : un véritable défi 

    Cet exercice de planification stratégique a eu le mérite d’engager le gouvernement algérien sur la voie d’un développement durable. Mais l’adoption formelle de la SNEDD et du PNAEDD et leur mise en œuvre restent à faire. Pour y arriver, le gouvernement devra compter sur une solide collaboration intersectorielle, interministérielle, et à multiniveaux (micro, méso et macro) et l’appui de la population. Une large diffusion de la SNEDD et du PNAEDD au sein du gouvernement et auprès de toute la population sera nécessaire pour en assurer le succès et encourager la contribution des groupes d’intérêt, des gouvernements locaux, du secteur privé et de l’ensemble des citoyens. 

    Cette planification stratégique ne pourra se traduire en actions concrètes que si elle est formellement adoptée et surtout mise en œuvre par les pouvoirs publics et l’Assemblée nationale. Trop souvent, les décideurs publics adoptent des documents stratégiques et négligent leur mise en œuvre. Pourtant seule une bonne exécution des actions prévues peut vraiment changer les choses.

    Le financement de ce vaste plan de relance doit également trouver écho dans la prochaine Loi des finances et s’appuyer sur une part significative du budget de l’État. Le projet de PNAEDD prévoit en effet un investissement annuel du secteur public et du secteur privé de l’ordre de 3700 millions USD soit l’équivalent d’à peine 2,2 % du PIB 2017 au cours des cinq prochaines années.

    Pour faciliter la mise en œuvre et le suivi des actions gouvernementales, l’Institut national de la statistique et l’Observatoire national de l’environnement et du développement durable devront documenter avec les ministères concernés les indicateurs déjà identifiés et un système rigoureux de suivi-évaluation doit être mis en place. 

    En consolidant ainsi sa démarche de développement durable, l’Algérie pourra améliorer le sort de ses concitoyens et leur assurer un avenir des plus prometteurs, tout en contribuant aux Objectifs de développement durable des Nations Unies et à la lutte aux changements climatiques.

    Cela permettra aussi au gouvernement algérien de répondre aux grandes aspirations de son peuple et de se positionner du bon côté de l’Histoire : du côté de ceux qui n’ont ménagé aucun effort pour assurer un développement qui répond aux besoins actuels sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs.

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