ENVIRONNEMENT-COTE D'IVOIRE: Les parcs victimes de la crise politique et de l'infiltration



  • La situation de crise politique que vit la Côte d'Ivoire depuis trois ans encourage l'infiltration de populations paysannes dans des parcs nationaux protégés, notamment le Parc national de la Marahoué. Certaines personnes infiltrées évoquent même la persécution dans des villages de la région, comme motif de refuge dans le parc.

    Avec de grands espaces défrichés pour des semis de vivriers et des plants, devant lesquels se dressent des habitations en voie de modernisation, le parc animalier et forestier de la Marahoué, dans le centre de la Côte d'Ivoire, est en proie à une destruction latente.

    La Côte d'Ivoire est coupée en deux par une rébellion qui a éclaté après l'échec d'une tentative de coup d'Etat, le 19 septembre 2002. Les soldats insurgés avaient déclaré qu'ils avaient pris les armes pour s'opposer à une menace d'exclusion présumée des populations musulmanes du nord.

    Grâce aux efforts de la médiation de l'Union africaine, ce pays d'Afrique de l'ouest, à la recherche de la paix, vient d'enregistrer, ce dimanche, la nomination d'un nouveau Premier ministre, en la personne de Charles Konan Banny, pour une période transitoire d'une année, en vertu de la résolution 1633 du Conseil de sécurité des Nations Unies, adoptée le 21 octobre dernier.

    Classé patrimoine mondial par l'UNESCO, le Parc national de la Marahoué (d'une superficie de 101.000 hectares) est devenu, depuis cinq ans, la cible de populations allogènes vivant dans le chef-lieu de région, Bouaflé. Le parc est situé à 360 kilomètres au nord d'Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Après avoir vécu des retombées du braconnage, plus d'une centaine de familles ont décidé de s'installer désormais en plein cœur du parc.

    Cet important parc réunit, selon le ministère ivoirien des Eaux et forêts, les paysages de savane et ceux de la forêt vierge. De nombreuses espèces animales y vivent, notamment des éléphants, des cynocéphales, des crocodiles, des antilopes...

    ''Au début, des personnes venaient pour de simples visites. Au fur et à mesure, certains ont entamé des travaux champêtres, avant d'élire définitivement domicile en ces lieux'', raconte Mamadou Kaboré, le gardien du parc.

    Sur les six kilomètres de piste qui mènent du gros village de Gobazra au parc, on ne remarque pourtant aucun indice d'une présence humaine au milieu de la forêt. ''C'est une apparence. Depuis le début de l'infiltration, la destruction des arbres et la chasse sont organisées impunément''.

    ''Chaque soir, des chasseurs vendent des agoutis, des biches, des gazelles aux automobilistes ou aux tenancières de maquis. Ils nous racontent qu'ils ont des revenus journaliers de 20.000 à 35.000 francs CFA (de 38 à 60 dollars environ). D'autres préfèrent abattre les arbres pour en faire des masques''. ''Des villageois se ravitaillent en bois de chauffe et de charbon''.

    Face au phénomène qui prend de l'ampleur, le gouvernement ivoirien a pris, au début de cette année, la décision d'expulser les habitants du parc, mais ceux-ci refusent de partir. L'exécution de la décision gouvernementale a même tourné au drame en février dernier.

    Au cours de l'opération de déguerpissement des populations illégalement installées dans le parc, les gardes des eaux et forêts de Bouaflé avaient arrêté, pendant le mois de février, des villageois pour ''explorations non autorisées dans le Parc de la Marahoué'' et les ont incarcérés à la prison de Bouaflé. Certaines des personnes arrêtées ont subi des tortures et des mauvais traitements.

    Selon une mission d'évaluation de l'Observation des Nations Unies en (ONUCI) envoyée sur place peu après, ''32 personnes répertoriées avaient été déférées devant les autorités judiciaires dans le cadre de ce dossier. Elle a aussi noté que les mauvais traitements et les tortures avaient entraîné 12 décès à la prison et un autre à l'hôpital''.

    Devant ces faits et l'inaction des autorités ivoiriennes, l'ONUCI avait exigé l'ouverture d'une enquête pour élucider les circonstances de la mort des 13 détenus. Neuf mois après, aucun suspect n'a été mis aux arrêts et le dossier semble être classé aux oubliettes.

    ''Nous attendons encore la fin de l'enquête. Mais pour l'instant, nous avons engagé des discussions avec ces populations pour qu'elles comprennent le bien-fondé de la sauvegarde de l'environnement dans lequel elles se sont installées'', a expliqué , le préfet de la région, Dénis Koronand Soro, ajoutant : ''Pour ce qui est de leur exigence de leur trouver un site d'accueil, nous continuons les démarches''.

    Le préfet n'a toutefois pas voulu évoquer un possible déguerpissement par la force, si d'aventure les populations refusaient de partir volontairement.

    ''Il n'est point question pour nous d'engager un bras de fer avec les autorités. Si possible, nous pouvons partir dès maintenant, mais que l'on nous trouve un site d'accueil'', a affirmé, Salif Ouédraogo, un des résidents du parc. ''Que tout le monde sache que nous ne détruirons rien'', dit-il, dans des propos qui contrastent avec la réalité du terrain.

    ''Aujourd'hui, les parcs nationaux sont sujets essentiellement à deux types de menaces : le braconnage et la recherche de l'or. D'autres dangers dérivent de l'exploitation des forêts et du sol par la population locale'', explique, Hilaire Gomé Gnohité, président de La Croix verte, une organisation non gouvernementale (ONG) locale vouée à la protection de l'environnement.

    ''Il est donc du ressort du gouvernement de déployer les moyens qu'il faut pour les protéger, y compris ceux (les parcs nationaux) de la Comoé (nord-est) et d'Azagny (sud-ouest)'', souligne-t-il.

    Gnohité a indiqué que son ONG poursuivrait son action qui consiste à accompagner le processus de sensibilisation des populations à la protection de la faune et de la flore.

    Mais déjà, des populations riveraines ont décidé d'employer la manière forte. La sous-préfecture de Bonon, à environ 40 km de Bouaflé, s'est doté, le 10 novembre dernier, d'un Comité pour la défense du Parc national de la Marahoué, qui est composé de 30 sous-comités.

    ''Notre ville a une mauvaise réputation à cause de l'infiltration des planteurs clandestins dans le parc et leur refus de se retirer de ce patrimoine international. Ce comité est crée pour appuyer les nombreuses injonctions faites par l'Office ivoirien des parcs et réserves (OIPR) pour libérer ce parc des mains des allochtones et allogènes'', a déclaré à IPS, le président du comité, Antoine Nagoné Bi.

    Le 28 novembre, le parlement ivoirien a adopté une loi portant sur le cadre général de l'environnement, notamment la protection, les questions nationales de l'environnement, les perspectives en matière d'environnement, la coopération et le partenariat. Mais cette loi ne contient malheureusement pas de dispositions demandant le déguerpissement des populations infiltrées dans les parcs protégés.

    En attendant d'autres initiatives des autorités politiques, administratives et coutumières de la région, un calme précaire règne dans la zone. Les populations des villages riverains et celles vivant à l'intérieur du parc semblent être prêtes en découdre à la moindre provocation venant d'un côté comme de l'autre.
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