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Pêcheurs de homards, fermiers de la mer


Par Bérénice La Selve pour GaïaPresse 

C’est bientôt la saison du homard ! Les amateurs et amatrices de fruits de mer se pourlèchent en en attendant l’arrivée de ces crustacés sur l’étal des poissonniers. Depuis quelques années, le Regroupement des pêcheurs professionnels de homard du sud de la Gaspésie mise sur une pêche plus durable et répond au souci du consommateur qui se demande où, comment et par qui est pêché ce homard ? L’industrie du homard gaspésien a bien évolué durant la dernière décennie. Portrait global avec Jean Côté, directeur scientifique du Regroupement des pêcheurs professionnels du sud de la Gaspésie (RPPSG). 

La pêche au homard est pratiquée depuis plus de 100 ans en Gaspésie, le long de la côte de la Baie des Chaleurs. Ce crustacé n’a pas toujours été considéré comme un mets de luxe, et autrefois il était donné à manger aux prisonniers, qui l’appelaient « la coquerelle des mers ». Toutefois la surpêche dont il a fait l’objet ainsi qu’une demande croissante entretenue par de savants coups de marketing en font aujourd’hui un mets très en demande, comme l’explique cet article. Si le homard se raréfie dans certaines zones de l’Atlantique, en Gaspésie les pêcheurs enregistrent un nombre de prises record depuis 6 ans. La raison ? Le réchauffement climatique, qui fait migrer les homards des côtes États-Uniennes vers le Nord en quête d’eaux plus froides. Cependant, ce n’est pas parce que la population est abondante qu’il s’agit de surexploiter la ressource ; au contraire, un éventail de mesures existe afin de protéger la population de homards de Gaspésie contre la surpêche.

Tout d’abord, la pêche est régulée grâce à la limitation de la saison de pêche et au contrôle des permis. Au Québec, l’unique saison de pêche dure 68 jours par an. L’Atlantique est divisé en une quarantaine de zones dont l’ouverture se fait une région après l’autre au gré de la saison de la ponte et de la fonte des glaces. En Gaspésie, la saison de pêche est printanière ; c’est la première zone à ouvrir dans l’année, dès le 3e samedi d’avril.  Les permis sont à l’heure actuelle tous entre les mains d’une flotte de 161 bateaux dont 12 appartiennent aux groupes autochtones de la Gaspésie. Au fil des années, le Regroupement a racheté des permis afin de limiter le nombre de pêcheurs, ce qui permet de réduire le nombre de casiers.

La pêche est également contrôlée par les règles de conservation, qui protègent les individus les plus importants pour la perpétuation de l’espèce. Il existe une taille minimale et maximale de capture, les homards trop petits étant relâchés pour leur donner le temps de se reproduire, et les trop gros étant considérés comme de bons géniteurs. Les femelles dites « oeuvées », qui portent des œufs sous leur queue, sont également relâchées, après avoir été marquées d’une encoche en forme de V sur leur carapace pour signaler aux autres pêcheurs qu’il s’agit d’une bonne génitrice à protéger.

De plus, une traçabilité individuelle existe pour chaque homard. En effet, la pêcherie au homard en Gaspésie est certifiée depuis 2015 par le Marine Stewardship Council (MSC). Cette certification est basée sur 3 grands principes : éviter la surpêche en usant d’une méthode de pêche respectant les stocks de l’animal visé ; respecter les normes en vigueur dans la zone concernée ; minimiser les impacts de la pêche sur les fonds marins ou les autres espèces. C’est en partie pour répondre à cette dernière exigence que les bateaux de la flotte utilisent un journal de bord électronique permettant de récolter des données sur les espèces utilisées comme appât dans les casiers, ce qui permet de vérifier qu’il ne s’agit pas d’espèces en danger. Cette traçabilité répond également à un souhait de démarquer le homard de Gaspésie des autres homards canadiens. Depuis 2013, tous les homards pêchés par le Regroupement portent un médaillon de traçabilité avec un numéro propre à chacun des pêcheurs qui permet au consommateur de voir une vidéo de « son » pêcheur en se connectant sur le site monhomard.ca. Cette démarche permet également de faire du homard québécois un produit « niche », lui permettant de rivaliser sur les marchés avec les autres produits canadiens dont le homard de Nouvelle-Ecosse, disponible en plus grandes quantités et moins cher. Même si cette mesure de traçabilité est contestée par les pêcheurs de l’Ile de la Madeleine, qui y voient un coût supplémentaire qui les rend moins compétitifs à l’export, ce programme a du succès sur le marché québécois, selon cet article.

Enfin, il existe des écloseries qui permettent la production d’œufs compensant environ 5% de la capture annuelle qui viennent soutenir le renouvellement des stocks. Dans la nature, environ un œuf sur 1 000 donne naissance à une larve qui survivra, contre 20 à 25 % de survie à l’écloserie. La procédure consiste à rapporter des femelles oeuvées au laboratoire dans une eau à température estivale pour encourager l’éclosion. Les larves sont ensuite transférées dans des bassins d’élevage, puis dans une pouponnière. Le homard étant cannibale par nature, on garde les larves séparées dans une structure semblable à une ruche, où chacune habite une alvéole individuelle que Jean Côté appelle des « condos pour homard ».

Les homards d’élevage. Photo : RPPSG

Après une nouvelle période de développement, la structure est déposée au fond de la mer pour permettre aux larves de sortir. Elles demeureront ensuite cachées pendant plusieurs années, changeant de cachette au fur et à mesure qu’elles grossissent, jusqu’au moment où elles seront devenues un homard adulte suffisamment grand pour pouvoir se promener sur les fonds marins sans craindre d’être la proie de prédateurs tels que poisson, crabes, étoiles de mer ou d’autres homards plus gros. Il faut 6 à 8 ans à un homard pour atteindre sa taille commerciale. A ce programme d’écloserie vient s’ajouter un programme d’échantillonnage régulier qui permet de surveiller l’évolution du stock et d’éviter la surpêche.

« Les pêcheurs ne se considèrent pas comme des chasseurs-cueilleurs, mais plutôt comme des ‘fermiers de la mer’ », conclut Jean Côté. « Le projet d’écloserie veut agir en complément des mesures de conservation afin de contribuer à la pérennité de la ressource et donc au maintien de cette activité socio-économique importante en Gaspésie ».

À propos de l’auteure : Bérénice La Selve est travailleuse indépendante dans le domaine de l’environnement ; elle se passionne pour les questions de gestion des matières résiduelles et d’alimentation, et elle a récemment intégré le mouvement Rébellion Contre l’Extinction Québec.

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